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Ainsi finit le déclin d'Elvis
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Ainsi finit le déclin d'Elvis par
On se demande ce à quoi s’attendaient, en retour de leur argent, les clients attablés dans la salle de concert de l’hôtel International de Las Vegas, ce 2 septembre 1974.
Pendant une bonne partie de la soirée, ces spectateurs eurent, en guise de répertoire musical, à subir de la part d’Elvis Presley des monologues sans queue ni tête, la présentation de son ex-épouse, de sa fille, de sa nouvelle petite amie, des plaisanteries et des récriminations sur l’amant de Priscilla, des fanfaronnades sur sa dernière ceinture de karaté, des insultes et des menaces contre les journalistes ayant révélé sa dépendance aux drogues.

Ce soir-là, Elvis n’en finissait pas de parler. Il fallut encore endurer la présentation de l’ingénieur du son, du père d’Elvis et du manager, le Colonel Parker - mais comme Bill Cosby avant lui, ce dernier avait eu vite fait de prendre la fuite devant la tournure des événements.
Et tout là-bas, sur la scène, Elvis continuait à demander comme pour lui-même : Le Colonel est par là ?… Non ?… Il est dehors entrain de jouer à la roulette ! On ne me la fait pas, à moi ! Lui et Cosby sont dehors entrain de discuter d’ordures et de boire des cocktails !... Bon ! Je vais vous parler de mes bijoux...

Pourquoi Elvis Presley continuait-il à se produire sur scène alors qu’il n’était manifestement pas en état physique et mental d’assurer la prestation que son public attendait de lui ? Qu’avait-il à gagner à ces enchaînements de concerts bâclés, expédiés à la va-vite, dans des coins aussi improbables que Wichita, Roanoke, Murfreesboro ou Johnson City ?
Un rapide calcul montre qu’entre septembre 1970 et juin 1977, Elvis Presley a donné en moyenne cent quarante-huit concerts par an. Et lorsque Ginger Alden, sa dernière fiancée, le retrouva inanimé sur le sol des toilettes ce 16 août 1977, une année où il avait déjà donné plus de cinquante concerts, il s’apprêtait encore à entamer une nouvelle tournée.

Pourquoi ces horribles concerts ? Pour la promotion ? La promotion de quoi ? Quel nouveau matériel avait-il à proposer ? Par nécessité artistique ? A l’époque, Elvis était si peu motivé par la musique que, même en installant un studio d’enregistrement à Graceland, RCA n’avait pas pu obtenir de quoi sortir le dernier disque qu’il leur devait par contrat.
Pour l’argent ? Enfin une explication plausible ! Elvis et le Colonel pensaient d’abord dollars. Ces deux-là se considéraient à la tête d’une entreprise chargée d’exploiter commercialement une ressource artistique. La télévision avait remplacé la baraque au phénomène. Le champ de foire était devenu planétaire.

Et leur calcul était juste ! Car l’argent rentrait facilement. Le concert du 31 décembre 1975 à Pontiac, par exemple, rapporta trois cent mille dollars pour une heure de spectacle. Sur les deux dernières tournées uniquement, ils avaient déjà partagé plus d’un million et demi de dollars : un million pour Elvis, cinq cent mille pour le Colonel.
Alors, quelle importance si les gens repartaient déçus des concerts ? Qui se soucierait d’un mauvais spectacle donné par Elvis Presley à Rapid City ? Tant que la billetterie continuait à tourner… Pour le prix d’une place de concert, à défaut de la prestation musicale attendue, bien d’autres éléments pouvaient suffire à faire taire les mécontents : un dispositif scénographique, des lumières, des musiciens, des chœurs, une dramaturgie impressionnante, un public en communion et la présence d’Elvis Presley en personne.
Qu’Elvis plaisante ou divague sur scène, qu’il chante n’importe comment, qu’il fasse n’importe quoi, ils en avaient déjà eu pour leur argent !

En 1960, lorsqu’Elvis Presley rentre au pays après son service militaire, le paysage musical a bien changé. Little Richard est entré dans les ordres. Chuck Berry est en prison pour détournement de mineures. Jerry Lee Lewis est banni des ondes pour avoir épousé sa cousine germaine âgée de treize ans. Gene Vincent est obligé de s’exiler en Angleterre. Buddy Holly, Richie Valens, Eddie Cochran sont morts.
Faut-il voir dans tous ces événements de simples coïncidences ou bien la marque d’un complot méthodiquement ourdi ?
Le succès du rock’n’roll dérangeait bien des positions acquises. Des institutions morales et commerciales voyaient d’un mauvais œil l’arrivée de cette nouvelle vague. Dès 1955, Edgar Hoover présentait Presley comme un danger pour la sécurité des Etats-Unis. Le service militaire tombait à pic pour mettre dans le rang le perturbateur. Bien que soutien de famille, Elvis dut répondre à l’appel sous les drapeaux. D’abord au Texas puis en Allemagne. Une mise à l’écart probablement négociée avec le Colonel Parker.

L’année où les Beatles débarquent à l’aéroport international John Fitzgerald Kennedy, Elvis, lui, est occupé à tourner Kissin’ Cousins, Viva Las Vegas et Roustabout.
L’année suivante, quand cinquante-six mille fans déchaînés accueillent à nouveau le groupe de Liverpool au Shea Stadium de New York, Elvis récidive avec Girl Happy, Tickle Me et Harum Scarum.
Aucun de ces navets n’a perdu de l’argent. Il y avait donc un public pour ces films-là ? Tout ce qui était associé de près ou de loin au nom d’Elvis Presley se transformait en or : les disques composés de morceaux hétéroclites et assemblés à la hâte, les succès sur mesure fournis par les auteurs-compositeurs de Hill & Range, les pochettes ridicules, les films idiots. Mais il y avait la voix d’Elvis.

Un jour de décembre 1968, Elvis est apparu à la télévision tout de cuir noir vêtu, la guitare en bandoulière et Hearbreak Hotel aux lèvres.
On pouvait croire alors que la fin de son contrat avec Hollywood fermait la parenthèse malheureuse d’une période où les considérations commerciales avaient largement prévalu sur les ambitions artistiques.
Hélas, sur le visage en gros plan d’Elvis, la couche de maquillage nous est tout de suite apparue vraiment très épaisse. Les cheveux corbeau avaient des reflets bleu nuit. La combinaison de cuir taillée sur mesure sortait d’une boutique de luxe.
Devant la scène, des femmes mûres aux cheveux blonds crêpés criaient une hystérie de commande. Scotty et DJ Fontana étaient là aussi, mais leurs plaisanteries écrites à l’avance par le dialoguiste de service manquaient d’à propos.

La marge est étroite entre le grotesque et le sublime. Le coup de la combinaison de cuir noir, Gene Vincent et Vince Taylor nous l’avaient déjà fait avec beaucoup plus de conviction. Toujours est-il qu’on voyait bien Elvis entamer sa nouvelle carrière de rockeur dans cet uniforme emprunté aux motocyclistes de l’Equipée sauvage.
Le style Liberace l’a finalement emporté. L’esthétique meringue chère à Las Vegas s’est naturellement imposée. Bill Belew a remplacé Lansky. Elvis Presley a eu le mauvais goût de se déguiser en Elvis. Et depuis, tous les sosies d’Elvis Presley sont les copies de cet Elvis-là. On aurait tant aimé avoir, à la place, des clones de l’Elvis 56 !

Les derniers spectacles d’Elvis Presley montrent un homme au bout du rouleau, gros à en faire éclater les coutures de son costume de scène, perdu, délirant, incapable de se souvenir des mélodies et des paroles de ses chansons. Il apparaît alors comme un phénomène de foire dont on vient se repaître de la déchéance avec un voyeurisme malsain.
Elvis n’était même pas dupe lorsqu’il maugréait sur scène à ses musiciens à propos de son public : Ces gens-là se foutent que je sois bon ou non. Je peux faire n’importe quoi, ils adorent…
Déjà en 1970, observant les files de voitures qui se dirigeaient vers l’auditorium de San Diego, il confiait à sa petite amie : Les gens vont venir de plusieurs kilomètres à la ronde juste pour voir un monstre.

Comment pouvait-on laisser un artiste comme lui s’exhiber de façon si dégradante - lui, un professionnel du spectacle soucieux de son apparence au point de pester encore sur scène contre Steve Allen qui, vingt ans auparavant, l’avait ridiculisé à la télévision en l’obligeant à chanter en habit devant un chien basset coiffé d’un chapeau haut-de-forme ?

Bien des questions ont été soulevées concernant l’influence de Las Vegas sur la déchéance tragique d’Elvis Presley. On a accusé la Mafia d’avoir voulu faire main basse sur la poule aux œufs d’or et s’approprier la formule magique pour remplir casinos et hôtels.
Sinatra (Oh ! Qui dira un jour la fourberie de ce sale bonhomme ?) aurait été impliqué dans la machination. Lorsqu’Elvis a commencé à devenir célèbre, Frankie n’a eu de cesse de multiplier les déclarations assassines contre le rock’n’roll et son public. En France, Boris Vian et Henri Salvador serinaient la même rengaine rancie.
Oubliant ses déclarations passées, c’est finalement Frank Sinatra qui, dans une émission spéciale de télévision, accueillit Elvis à son retour de l’armée.
Quelques années plus tard, il lui proposera même d’intervenir pour empêcher la sortie du livre Elvis, What happened ?

Comment expliquer le rythme forcené des concerts ? On a dit qu’Elvis devait de l’argent à la Mafia, qu’il avait perdu dix millions de dollars dans un mauvais investissement dans l’organisme La Fraternité, qu’il fallait rembourser les pertes au jeu du Colonel (on parla de cinq millions de dollars de dettes).
Pour alourdir encore le climat, la période de son engagement à Las Vegas coïncide avec la vague de paranoïa qui saisit le monde du spectacle après le massacre de Sharon Tate et de ses amis. C’est à cette époque que des calibres .45 sont glissés dans les ceintures ou dissimulés dans les bottines, que l’entourage de Presley adopte le nom de Memphis Mafia, que les visites aux hommes de la police de Memphis se multiplient, que les badges du Narcotic Bureau sont exhibés sur les photos de groupe prises dans les halls d’hôtels de Las Vegas, que la sécurité rapprochée du chanteur est confiée à une nouvelle équipe de professionnels qu’il ne connaît pas.

Malgré toutes ces suppositions, on se demande quel intérêt la Mafia avait à détruire l’image et la carrière d’Elvis Presley ? N’était-il pas plus profitable pour elle de favoriser au contraire l’énergie créatrice et la réputation d’un performer qu’elle aurait tenu sous sa coupe ? Comment attirer durablement le public dans ses casinos avec le spectacle lamentable d’un artiste à bout de course ? Pourquoi l’aurait-elle obligé à torpiller sa réputation en enchaînant les concerts d’un bout à l’autre du territoire ?
Un contrat d’exclusivité avec un artiste sous contrôle aurait été bien plus intéressant pour les propriétaires d’hôtels et de casinos de Las Vegas.

Elvis a toujours eu besoin d’argent. Peut-être pour rembourser ses supposées dettes mais surtout à cause de son train de vie extravagant.
En 1974, en dix jours de fièvre dépensière, il achètera pour ses proches plus de douze voitures, une maison pour son cuisinier, un bateau, un mobil-home extralarge pour son cousin Billy.
Pour ses déplacements, il était déjà propriétaire de trois appareils : un Lockheed JetStar, un Corvair 880 de quatre-vingt-dix places et un Dassault Falcon. Quelqu’un au bord de la faillite a-t-il besoin de s’acheter trois avions ?
Un peu plus tard, il décida même d’offrir au Colonel son propre avion, un Grummam G-1. Le Colonel refusa le cadeau. Le lendemain, Elvis acheta treize Cadillac…
Et quand son père Vernon s’inquiétait de voir s’accumuler les factures, la réponse était toujours la même : Je devrai juste bosser un quart d’heure de plus pour payer ça.

Cependant, les ventes de disques étaient en baisse. Legendary Performer, la compilation assemblée par John Deary et exclusivement constituée d’enregistrements antérieurs à 1973 (qui ne rapportaient donc rien ni au Colonel ni à Elvis) avait déjà dépassé les ventes cumulées des trois derniers albums.
Les concerts fournissaient un moyen rapide, simple et massif d’alimenter la trésorerie. Et, malgré les piètres prestations, les projets ne manquaient pas. On parlait toujours d’un second spectacle retransmis par satellite, d’une tournée en Europe et au Japon. On lui proposait encore des films de temps à autre. Barbra Streisand lui avait offert le rôle principal de A star is born.
Ils veulent seulement se servir de toi, avait dit le Colonel en déclinant l’offre.
Voilà bien longtemps qu’Elvis avait fait son deuil d’être le nouveau Marlon Brando ou le nouveau James Dean.

On situe souvent le déclin de la santé physique et mentale d’Elvis Presley au moment de son divorce d’avec Priscilla. C’est à cette époque, d’après Linda Thompson, qu’il reprend des drogues. Avait-il jamais cessé d’en prendre ? Elvis avouait lui-même avoir découvert les amphétamines à l’armée. Et avant son service militaire ? Dès ses débuts, des rapports du FBI le présentent explicitement comme un drogué et un pervers sexuel.
Chuck Berry, Jerry Lee Lewis ont eu bien des ennuis à cause de leur goût pour les Lolitas. Priscilla avait quatorze ans lorsqu’elle rencontra Elvis pour la première fois. Dans ses mémoires, elle raconte qu’après la naissance de leur fille Lisa Marie, Elvis lui avait annoncé qu’il ne ferait plus jamais l’amour avec elle parce-que désormais elle était devenue mère !

Tout le monde dans son entourage et dans le métier connaissait les quantités invraisemblables de pilules de toutes sortes qu’Elvis se faisait prescrire par des médecins complaisants et intéressés.
Pour ajouter encore à la confusion, certains soutiennent qu’il était sous le contrôle d’une secte. Il est vrai qu’Elvis était de plus en plus impliqué dans une recherche spirituelle, s’interrogeant avec candeur sur le sens de la vie, sur sa mission sur terre. Un de ses derniers livres de chevet est une étude sur le saint suaire de Turin.
Tantôt il voit son visage dans les nuages à côté de celui de Joseph Staline, tantôt il raconte ébloui sa dernière vision : J’ai rêvé que je voyais le visage de Dieu.
Au lecteur perspicace d’interpréter ces symboles !

Elvis avait conscience de se détruire lui-même. Il savait que la fin était proche.
Lors d’un de ses malaises à répétitions, il chuchota : Ça y est je me sens partir… J’ai trop pris… ou on m’a donné un mauvais truc… Je quitte mon corps… Je vais mourir.
L’issue ne fait plus de doute pour personne. Pressé par Vernon, le 3 mars 1977, Elvis finit par rédiger son testament.
Ses agents de sécurité mettent au point un plan pour rapatrier le corps de leur patron s’il s’avérait nécessaire, pendant les tournées, de dissimuler sa mort par overdose.

 
*
 

La société du spectacle fabrique des idoles, les donne en pâture au public à qui il faut plaire à tout prix. Celui-ci les couvre d’or en retour et leur offre des vies d’empereur romain pour mieux s’en détourner un jour et jouir de leur chute.

Par définition, les personnages publics appartiennent à tout le monde. Et parmi nous, spectateurs, il n’y en a aucun qui ne soit sûr du bien-fondé de ses propres jugements de valeur. Nos opinions sont souveraines. Remettre en cause nos appréciations est une opération aussi difficile que de se toucher le coude avec le nez. Il nous faut des certitudes solides. Même si nous les savons construites sur des raisonnements mal menés, approximatifs, incomplets. Tant le désert du sens nous angoisse.

Que peut-on comprendre de l’autre ? Tel pour qui la caissière du supermarché reste une énigme et qui ne voit pas la lanterne sourde allumée sous sa blouse aura la certitude de pouvoir juger de la vie d’Elvis Presley à l’aune de sa propre expérience…

Et s’il n’y avait en guise d’explication qu’une succession d’événements et de faits sans liens les uns aux autres, sans tenants ni aboutissants ?
Les débris de verre laissés par la marée ne reconstituent pas forcément un unique flacon. Pourquoi croyons-nous qu’il y a un fin mot à toutes les histoires ? Et que ce mot est à notre portée ?

L’Occident moderne n’a pas su rendre ses artistes heureux. Il en a fait des exaltés à moitié fous condamnés à l’outrance : toujours plus haut ! toujours plus loin ! toujours plus avant dans la nuit ! Au bout de leurs ténèbres, ils n’ont trouvé que l’enfer de l’ego.
Pourquoi l’art doit-il toujours planter ses racines dans le malheur et le désespoir de l’Homme ? N’y a-t-il donc aucune lumière ici-bas ? Si tel est le lot de la destinée humaine, est-il nécessaire d’en rajouter ?
J’ai de la chance, disait Elvis. Je n’ai pas eu à mourir comme les grands peintres et les grands écrivains autrefois pour être apprécié. Il m’a suffi de chanter, de parler d’amour et de bonheur aux gens.
Chaque créateur devrait s’engager à signer le pacte du bonheur. Il faut imaginer Van Gogh heureux...

Le modèle de production de l’art obéit à la loi de l’offre. Nous avons peut-être raté la meilleure pièce que Shakespeare aurait écrite s’il avait vécu quelques années de plus. Nous n’en savons rien. Et cela nous indiffère. Picasso était peut-être à quelques mois de jeter à la face du monde son plus grand chef-d’œuvre, révolutionnaire et fondateur d’un nouveau rapport au réel et à sa représentation… Si Léonard de Vinci n’avait pas peint la Joconde… Eh ! bien nous n’aurions pas connu Monna Lisa !
Elvis Presley n’a jamais livré à RCA le dernier disque enregistré en studio qu’il devait par contrat à sa compagnie. Selon l’expression populaire : ça ne peut que manquer ! Oui, ça manque ! Et alors ? La belle affaire !

A la différence d’Edgar Hoover, Elvis n’a jamais trop pris au sérieux la portée révolutionnaire de sa musique et les bouleversements qu’elle allait apporter dans le style de vie et les valeurs de la jeunesse de son temps.
Ses pitreries bon enfant sur scène s’opposaient à la ferveur avec laquelle nous, pauvres adolescents français abreuvés à l’eau tiède des Yves Montand et autres Patachou, accueillions la moindre de ses apparitions.
Le rock’n’roll (comme l’amoureux de la langue française rechigne à tracer ce mot... un mot qui fait comme une tâche de cambouis dans son texte !) était bien plus qu’une musique. Elvis Presley a desserré le carcan qui entravait nos tristes vies et nous a redonné la joie. Rien que pour cela, nous lui devons déjà beaucoup.

On raconte que le succès d’Elvis rendait sa mère folle d’angoisse. Comme si, connaissant toutes les vulnérabilités de son enfant, elle avait déjà anticipé l’inexorable.
Gladys était une personne très intuitive. A la fin de sa vie, elle apparaît sur les photos avec Elvis en tenue militaire. Elle est grosse. Ses yeux sont cerclés de noir. Elle a la mine abattue. Elle est triste. Déprimée. Son regard nous dit qu’elle sait. Elle sait comment tout cela va se terminer pour son fils. Car elle, elle ne sera bientôt plus là pour le protéger. Cela la terrifie.
Les choses auraient-elles tourné autrement si elle avait vécu ? Peut-être... Mais personne ne pouvait dicter à Elvis Presley la conduite à suivre. Un jour de 1976, Vernon l’accusa même d’être responsable de la mort de Gladys : Tu as causé des soucis à ta mère jusque dans la tombe, lui reprocha-t-il.

D’Elvis Presley, je garde en mémoire cette photo prise à Atlanta, le 6 juin 1976, dans le couloir qui mène à la scène.
Précédé de sa garde rapprochée (trois hommes à cran prêts à faire feu à la moindre alerte), il avance dans son costume blanc décoré de motifs indiens, les bras ballants, la tête enfoncée dans les épaules, des bagues à chaque doigt. Un large ceinturon aux ornements compliqués incrustés de brillants entoure la taille de son pantalon blanc à pattes d’éléphant. Son regard est protégé par d’épaisses lunettes aux verres fumés. Tout à fait l’Ange Blanc, le vengeur masqué de mon enfance !... They call me the Tiger man...
Il se dégage de cette image une impression de puissance et de confiance heureuse. On sent que rien ne pourra l’arrêter : cet homme sait exactement qui il est et ce qu’on attend de lui. Personne ne pourra se mettre en travers de sa route : il ira jusqu’au bout de son destin.
Et maintenant, je vois se superposer à cette photo l’image du gamin famélique qui chantait Old Shep à son institutrice. Et puis aussi celle du tout jeune homme qui rêvait devant la vitrine de chez Lansky parmi les Cadillac et les Buick rutilantes garées sur Beale Street. Du magasin sortaient des Noirs fringués comme des proxénètes. Et ce garçon disait au propriétaire des lieux : Monsieur Lansky quand j’aurai de l’argent, je m’habillerai chez vous !
...
Voilà que le fantôme du Colonel se penche sur ma page... Il me reproche de me faire mousser à bon compte sur le dos d’Elvis... Je dois me taire... Si je continue, il va finir par me réclamer son pourcentage.


© Jean Plasmans. 2009

 
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