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D'une enfance
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1

La Ronde des Saisons
Ce matin-là, il pleuvait.

  •  Quel temps !, me dit mon voisin, le cordonnier, en décrochant les volets de son échoppe, les beaux jours sont finis !

  •  Eh ! oui, lui ai-je répondu sur le même ton faussement désolé, ça ne peut pas toujours durer : après l’été, l’automne ; après l’automne, l’hiver ; après…
    Mais le voisin était rentré dans sa boutique, et je me suis aperçu que je venais d’évoquer, avec des mots bien pauvres, ce que mon instituteur de village appelait, en arrondissant les lèvres, la ronde des saisons.

    Je me souviens encore du vieux livre de lecture que nous avions au Cours Moyen : les quatre saisons y étaient figurées chacune par un bandeau en tête de page. On y voyait le même paysage agreste : une route, des champs ; à gauche un arbre, à droite une maison. Mais les couleurs étaient différentes selon les saisons, et notre instituteur ne manquait pas de nous le faire observer.
    Aux premières pages, le vert tendre du feuillage et des champs nous faisait dire : voilà le printemps ! Sur le dessin figurant l’été, la verdure de l’arbre s’était assombrie et les champs jaunissaient sous un ciel d’un bleu cru qui nous faisait penser à l’eau de rinçage des lessives.
    Quelques pages plus loin, l’arbre avait viré au jaune, et son feuillage s’était éclairci. Quelques feuilles s’envolaient du branchage : trois taches marron clair sur le bleu fané du ciel. Un chaume jaunâtre avit remplacé la blondeur des blés, et même un coin de champ alignait des sillons couleur chocolat. Nous disions, en déchiffrant ces signes : c’est l’automne ! Et aux dernières pages, l’hiver apparaissait : l’illustrateur avait rangé sa palette et, seuls, les traits noirs du dessin, sur le blanc mat du papier, soulignaient la nudité de l’arbre et des champs et la pâleur du ciel, cependant qu’une volute de fumée s’élevait de la maison.
    Et ces images – dont on peut sourire aujourd’hui– étaient animées.
    Au printemps, une petite fille en robe rose cueillait des fleurs. Le maître nous faisait dire que c’était des pâquerettes, et, de sa belle écriture moulée, il écrivait le mot au tableau noir, en marquant bien l’accent dont il coiffait la première voyelle : Pâquerette.
    Un petit garçon – c’était à n’en pas douter le frère de la petite fille – vêtu d’un costume marin (le fils du facteur était ainsi habillé le dimanche), un petit garçon grimpait dans l’arbre pour y dénicher des oiseaux, cependant qu’un chien noir, dressé sur ses pattes de derrière, tentait de lui mordiller les jambes. L’été venu, nous retrouvions les enfants et leur chien sur la route : le garçon faisait de la bicyclette, la petite fille poussait un cerceau, et le chien, la queue frétillante, aboyait joyeusement. Vingt pages plus loin, nos petits amis étaient au rendez-vous de l’automne : le garçon – en qui nous tenions obstinément à reconnaître Félix, le fils du receveur des Postes – quittait la maison, tenant sa petite sœur par la main. Sans aucun doute, ils partaient pour l’école, car Félix avait au dos une gibecière et la fillette portait un cartable. Le chien, lui, couché sur le seuil, les regardait partir.

    C’est ainsi qu’en tournant les pages, nous retrouvions, du printemps à l’automne, nos deux petits amis. Mais l’hiver n’allait-il pas nous priver de leur compagnie ? Eh ! bien non ! Ils étaient toujours là dans ce bandeau rectangulaire dont aucune couleur n’avivait plus le dessin. Félix n’avait plus son costume marin des beaux jours : il portait un capuchon, un gros cache-nez et un bonnet de laine à pompon. Sa petite sœur (dont j’ai oublié le nom, mais le fils du facteur avait-il une petite sœur ?) avait laissé sa robe claire et portait elle aussi capuchon et bonnet. Les enfants avaient fait un bonhomme de neige, coiffé d’un chapeau claque et fumant la pipe, et le chien aboyait furieusement devant le Père Hiver impassible !

    Telles étaient les images que l’école nous montrait des saisons. Elle y ajoutait des récitations – nous ne disions pas des poèmes ! Comme les images, ces textes prenaient la couleur du temps. J’ai oublié depuis longtemps quels poètes avaient bien pu chanter, dans notre vieux manuel de lecture, le printemps verdissant et le splendide été. Pour l’hiver, ma mémoire hésite : était-ce Jean Richepin dans son Noël des pauvres gens ? ou Maurice Rollinat ? Mais je me rappelle le poème consacré à l’automne : il était de Théophine Gautier et je revois, cette dernière heure de classe du samedi après-midi, que notre maître réservait à la récitation et dont on ne voyait jamais la fin.

    Monsieur Dupré s’installait devant son bureau et, baguette en main, nous convoquait à tour de rôle. Nous sortions du banc, en traînant les galoches et nous mouchant d’un revers de manche. On comparaissait et il fallait, sans la moindre défaillance, sanctionnée d’un impitoyable coup de baguette, dévider le long chapelet de ces lignes curieuses que l’instituteur appelait des vers… J’ai donc gardé en mémoire ce poème d’automne qui commençait ainsi :

    Déjà plus d’une feuille sèche
    Parsème les gazons jaunis.
    Soir et matin, la brise est fraîche :
    Hélas ! les beaux jours sont finis !
  • Nous récitions d’une voix monocorde, uniquement soucieux d’aller jusqu’au bout sans rencontrer d’obstacles, sans connaître surtout ce soudain trou de mémoire qui faisait sourciller le maître et frémir la baguette de coudrier. Elle tâtait l’air un instant avant de s’abattre, fouettant les mains et les jambes, et il fallait regagner sa place, reprendre le livre, mâcher et remâcher les lignes insensées en attendant d’être convoqué à nouveau. Il me semble ressentir encore aujourd’hui la pesanteur de cette dernière heure de classe, dans l’école que le soir tombant commençait d’assombrir…

    Mais les vraies saisons, pour nous, étaient ailleurs ! Dans les jardins, sur les talus, dans les ronciers du Hurleux, dans les bois de la Vallée à Loups, dans les communaux où paissaient les vaches. Voilà Moïse qui passe dans la rue, en sifflant, la bêche luisante sur l’épaule, la musette au dos avec le litron. On dit Moïse va bêcher : c’est le printemps ! – Demain, tu mettras ta culotte de toile, dit maman, il va faire chaud. Et je pars pour l’école avec la gourde pour la récréation de quatre heures. Et, ce soir, les jeunes gens s’attarderont sur la place à siffler les filles qui passent avec leur pot à lait. C’est l’été ! Voici juillet et les longues vacances. Le grand Regnard nous dit qu’il y a des mûres cette année dans les ronciers, et les noisetiers sont chargés… C’est l’été ! Le fils du charron a fabriqué un immense cerf-volant bleu, blanc et rouge, et on l’a vu voler, très haut au-dessus du village. Le gars était dans le chemin de Péronne, dévidant la corde : des mètres et des mètres de fil sur un treuil accroché à sa ceinture ! C’est l’été ! Et les charrettes chargées de bottes cahotent dans les ornières du Chemin Blanc ; les vieux sont assis sur les seuils et devisent en mâchant leur chique. C’est l’été ! Mais quand maman dira : Samedi, nous irons au marché : il va te falloir une bonne paire de galoches et un tablier, je sais que l’automne est déjà là, et il se confond, dans ma mémoire, avec le matin de la rentrée.
    Tout le monde est habillé de neuf. On a remis du gravier dans la cour de l’école, et le garde-champêtre a repeint les tableaux. Monsieur Dupré va distribuer les cahiers, les porte-plumes, les crayons… Je sens l’odeur de l’encre violette qu’on verse dans les godets des pupitres… C’est l’automne !
    Oh ! il y aura encore des jeudis pleins de soleil, avec les parties de maraude dans le verger du château, les pommes qu’on jette à peine croquées, les escapades dans le marais d’où l’on revient les souliers lourds de vase et les pieds trempés ! Mais, ce matin, en ouvrant la porte, on a vu le jardin blanc de givre ; on s’amuse à marcher dans les ornières pour casser la glace. Aux Quatre-Rues, la mare est gelée, et le grand Léon s’y risque le premier, en appelant à grands cris les autres qui restent là, hésitant mais brûlant d’envie del suivre. Ça tient les gars ! Et on glissera jusqu’à la tombée du jour, jusqu’à l’heure où la vitrine du boulanger va s’éclairer…
    Voici que les lampes s’allument derrière les vitres ; le timbre de la porte du café sonne clair dans le soir bleu. Il faut rentrer. A demain, les gars !
    Demain, Monsieur Dupré gardera sa casquette pour faire la classe, car le poêle ne chauffe guère, allumé par deux gamins maladroit qui s’efforcent, suant et soufflant, de ranimer une braise déjà froide. On battra la semelle dans la cour, le nez enfoui dans le gros cache-nez tricoté par la grand-mère. Les doigts sont gourds et l’exercice d’écriture sera dix fois recommencé ! Impitoyable hiver ! Impitoyable Monsieur Dupré !

    Au petit jour, il a commencé à pleuvoir : une pluie fine… Tiens ! comme celle de ce matin-là. Et le cordonnier, mon voisin, me dira en hochant la tête : Quel temps ! les beaux jours sont finis ! Eh ! oui, comme dans le poème de Théophile Gautier… Dans la vie, comme à l’école, les saisons poursuivent leur ronde – la Ronde des saisons, disait notre instituteur en arrondissant les lèvres sous sa moustache noire.


    L-V.D. décembre 70
    2

    C’était un garçon de mon âge...
    C’était un garçon de mon âge. Il s’appelait Roger.
    Chaque année, il venait à la fête du village, avec ses parents forains.

    Sa mère tient le manège où des cochons montent et descendent, et les enfants peuvent enfourcher des chiens, sans danger d’être mordus.
    Et les filles montent en amazones de grands chevaux blancs à la crinière vernissée.

    Le père, lui, tient le tir et distribue des plumets multicolores aux casseurs de pipes.

    Un jour, Roger m’a fait entrer dans leur maison. Il y a un poêle, une table, un buffet, des chaises. Mais la maison a quatre roues, et ce n’est jamais la même place de village que Roger aperçoit par les fenêtres.

    J’ai dit à Roger : Tu dois en connaître des écoles !
    Et il me les a décrites les unes après les autres.

    Mais il y a toujours le même tableau noir, et un homme assis qui parle tout seul.

    L-V.D. décembre 72
    3

    Poulidor en herbe ou L’apprenti champion
    Enfant, je n’eus jamais de bicyclette. Chez nous, dans nos familles d’ouvriers pauvres et de petits paysans besogneux, c’eût été un luxe pour un écolier. Le fils de l’instituteur, lui, en avait une, et le soir, après la classe, nous le regardions avec envie qui pédalait dans la cour de l’école sur son vélo bleu azur. Nous autres, on se rattrapait sur de vieux clous qui avaient appartenu aux parents et qu’on avait remisés dans la grange ou le grenier. Bien souvent, il n’y avait plus de freins, les pneus étaient à plat.
    Qu’importe ! ça roulait, et la rue était à nous, car, en ces temps bénis, excepté la voiture du boulanger qui passait trois fois la semaine et, de temps à autre, le camion du charbonnier, on ne voyait guère d’automobiles.

    Je me souviens de mes premiers essais de cycliste. Mon voisin, le grand Léon, qui venait d’acheter son premier vélo à quinze ans – il travaillait depuis un an à l’usine – m’avait remis en état la vieille bicyclette de mon oncle Valéry. Je le regardais faire avec admiration, tandis qu’il réparait les pneus à grand renfort de colle et de rustines et qu’il rafistolait les freins avec du câble trouvé dans la décharge de la fabrique.
    Quand il eut fini, il me hissa sur l’engin : mes pieds touchaient à peine les pédales ; jétais ramassé sur moi-même, les mains crispées sur le guidon et je poussais des cris d’orfraie…

  •  Mais puisque je te tiens, sacré froussard !

  •  Oh ! surtout, ne me lâche pas, Léon ! Tu ne me lâcheras pas, hein ?

  •  Mais non !

  •  Si tu me lâches, j’abandonne…

  •  Enfin, veux-tu faire du vélo, oui ou non, espèce de foireux !

  •  Oui, oui, mais ne me lâche pas surtout !

    Il m’avait serré le bras et, tenant la selle de l’autre main, il me poussait vers la rue.

  •  Vas-y ! Pédale !

    Facile à dire ! Les maudites pédales m’échappaient, j’agitais les pieds dans le vide.

  •  Du calme ! du calme !, disait Léon. Attends ! je vais descendre la selle.
    Ce qu’il fit en un tour de main.
    De nouveau, j’enfourchai ma monture. Cette fois, j’étais plus à l’aise.

  •  Au temps ! cria Léon. Vas-y ! Pédale !

    Et je pédalais, et ça roulait ! Décidément, comme c’était simple ! Et soudain, Léon me lâcha. Soudain, j’eus l’impression que je volais de mes propres ailes, que le vélo me portait, mais où, grand Dieu, où ? Notre rue était en déclivité et bordée de chaque côté de sureaux et d’orties. Tout à la joie de rouler, j’avais cessé de pédaler. Crispé sur le guidon, mon seul souci était de maintenir mon équilibre et d’éviter les cailloux et les ornières du chemin. Je n’avais pas même l’idée de serrer les freins. A mesure que la rue descendait, je me sentais emporté à une vitesse folle.
    J’entendais derrière moi Léon m’encourager :

  •  Ça y est ! T’es parti ! Bravo !

    Je me souviens que la vieille Emilie était sortie sur le pas de sa porte et qu’elle criait :

  •  Mais i va s’tuer ! i va s’tuer !

    Voulant éviter une ornière, j’obliquai brusquement vers le talus (j’entends encore le frottement des roues contre les herbes) et j’allai m’étaler dans un buisson d’orties… Je sentis soudain mille aiguilles me piquer la face, les mains et les jambes… Léon était accouru et me relevait :

  •  T’as rien de cassé ? Dis, t’as rien de cassé ?

    Lui aussi avait eu peur. Il m’assit sur le talus tandis que je gémissais sous les brûlures :

  •  Attends voir un peu !

    C’était la vieille Emilie qui accourait : elle me frictionna vigoureusement avec des feuilles de sureau et me fit entrer chez elle pour prendre un petit remontant.

    Léon y eut droit lui aussi et, moitié riant, moitié pleurant, je trinquai avec mes amis.

  •  Faut qu’ça s’fasse, disait Léon, la prochaine fois, tu verras, ça ira mieux.

  •  C’est l’métier qui rentre, ajouta la vieille en se versant une rasade.
    L-V.D. avril 71

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