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Dans l'album des Miller
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Dans l'album des Miller par

"N’importe qui dans la rue peut venir vous prendre en photo comme bon lui chante, sans rien demander et s’approprier ainsi un morceau de vous-même ! Au nom de quoi faudrait-il accepter d’être exhibée devant des voyeurs tapis dans le noir et leur laisser tout pouvoir de se repaître de votre image ? Tous ces regards posés sur vous comme autant de crachats au visage…"

Qu’est-ce qu’il avait à pleurer, le gros bonhomme ? Le métro arrivait à la station Filles du calvaire quand sa voix stridente avait fait sursauter toute la rame. Martine avait d’abord cherché des yeux où se cachait la petite fille qui manifestait si fort son chagrin. Mais, debout à l’entrée du wagon, en guise de fillette, c’était cet homme corpulent qui pleurait, tournait sur lui-même, allait et venait les bras ballants entre les banquettes, scrutant le sol, fouillant dans ses poches, plongeant les mains dans la sacoche de cuir qui pendait à son épaule.
Comment un filet de voix si aiguë pouvait-il sortir d’une telle masse de chair ? Quel âge avait-il, cet homme ? Entre vingt et trente ans. Difficile de donner un âge précis aux gens obèses. Ils ont généralement l’air plus jeune qu’ils ne sont. Les très maigres, eux, font souvent plus vieux. Celui-là, on aurait dit un petit garçon diabétique qu’une maman trop âgée aurait habillé à l’ancienne mode, avec les vêtements d’une génération d’avant : costume, cravate, loden et chapeau.

Le désespoir de l’homme allait crescendo, faisant place maintenant à une panique incontrôlée qui finissait par inquiéter les voyageurs. On lui avait volé son portefeuille. Quand il n’y eut plus de doute et qu’il fallut se rendre à l’évidence, le gros garçon s’effondra sur le coin d’une banquette, le corps secoué de soubresauts, poussant des lamentations où la rage se mêlait à la détresse.
La sonnerie annonçant la fermeture des portes retentit. Et on allait repartir, embarquant jusqu’à la prochaine station cet homme qui gémissait comme un enfant parce qu’on venait de lui voler son portefeuille.
Au moment où les moteurs de la motrice reprenaient leur souffle et commençaient à gronder, un passager à l’allure sportive, blouson et baskets, se leva soudain de sa place, tira le signal d’alarme et, forçant les portes qui se refermaient, se jeta hors de la rame. Martine le vit s’enfuir en courant dans les couloirs du métro.
C’est toujours quand les portes coulissantes vont se rejoindre, juste avant le claquement du verrouillage, qu’un ultime retardataire hors d’haleine arrive in extremis à se jeter dans votre wagon. Quelques stations avant l’incident, à Strasbourg-Saint-Denis, un jeune homme efflanqué à l’air gitan avait ainsi surgi dans la rame. Il traînait derrière lui un amplificateur monté sur roulettes et rafistolé à la diable. Un gobelet de carton cabossé faisant office de sébile était fixé au dispositif à l’aide d’un ruban adhésif crasseux.
Quand le métro avait quitté la station, le nouveau venu avait allumé son appareil. Un boumboum de boîte à rythme avait envahi le wagon. Après quelques mots incompréhensibles lancés à la ronde avec l’accent d’un pays de l’Est, le garçon s’était mis à exécuter des mouvements de gymnastique en s’agrippant à la barre verticale. Il avait enchaîné roulades et cabrioles sous le regard des voyageurs. Puis, soudain lassé de son numéro, il était allé se jeter, après une dernière pirouette, sur un strapontin. Il était resté là sans bouger, la tête à la renverse, jambes écartées, s’étirant de toute la longueur de ses bras.
C’est seulement à ce moment-là que Martine avait senti une présence derrière elle. Une jeune fille (quatorze ans, pas plus) vêtue d’un polo blanc immaculé (un morceau de l’étiquette du magasin était encore accroché derrière le col) et portant un pantalon au motif camouflage avait glissé furtivement derrière elle. Elle avait rejoint le jeune acrobate et s’était assise sur ses genoux. Sans se soucier du regard des voyageurs, les deux adolescents s’étaient caressés et embrassés à pleine bouche au son de la boîte à rythme. Ils semblaient heureux, insouciants, libres et seuls au monde.
Au premier arrêt, le couple s’était levé d’un bond pour disparaitre dans les couloirs du métro. Martine les avait vus une dernière fois se faufiler dans la foule. Ils étaient si pressés que le garçon portait son appareil à bout de bras pour aller plus vite.
C’est alors qu’un long gémissement s’était élevé dans le wagon. Le gros bonhomme venait de s’apercevoir qu’on lui avait volé son portefeuille.

A cause du signal d’alarme, le métro restait bloqué à quai, station Filles du calvaire. Toute une agitation commençait à converger vers le wagon de Martine. Il y eut un soulagement parmi les voyageurs. L’incident allait être traité par qui de droit. L’homme qui piquait sa crise serait pris en main et évacué. La curiosité de chacun étant satisfaite, la vie pourrait reprendre son cours.
Ce fut d’abord le machiniste qui vint s’enquérir de ce qui se passait. Il avait l’air fâché de celui qu’on dérange et qui pense d’emblée qu’on lui fait une mauvaise farce, qu’on le fait exprès pour lui compliquer encore l’existence.
Sur ses talons s’engouffrèrent des agents de sécurité accompagnés du bruit nasillard des talkies-walkies. Ils parlementèrent avec la victime et finirent par la convaincre de descendre du train. Un groupe d’hommes, certains en uniforme, d’autres en civil, entourait le voyageur qui leur montrait en pleurant la sacoche d’où le portefeuille s’était envolé.
Le signal du départ retentit à nouveau. Alors que la rame s’ébranlait et que le quai défilait, Martine eut le temps d’apercevoir celui qui avait tiré le signal d’alarme. Il revenait vers les agents de sécurité en brandissant le portefeuille qu’il venait de récupérer.
Elle éprouva alors un sentiment de sympathie envers cet homme inconnu à l’allure sportive. Comme elle comprenait la beauté de son geste ! Lui qui n’avait pas supporté l’injustice et qui avait eu le courage d’aller rechercher à ses risques et périls ce qui avait été volé ! Puis le quai disparut, emportant dans le néant les silhouettes qui s’agitaient. Le métro plongea dans la nuit du tunnel. Ce sentiment de sympathie qu’elle avait éprouvé pour le chasseur de voleurs, elle se dépêcha bien vite de le réprimer (Non mais, de quoi je me mêle ?) car ses préférences allaient toujours du côté des rebelles et des transgresseurs.
Elle inspecta son sac. Son portefeuille était bien là. Le porte-cartes aussi. Pliée en quatre, la convocation pour sa consultation à l’hôpital des Diaconesses. Elle avait eu raison de partir bien à l’avance, ce matin. Maintenant, elle allait devoir se presser pour être à l’heure. Ces douleurs à la jambe lui rendaient la vie impossible. Voilà plus d’un mois qu’elle n’avait pas pu reprendre son poste de professeur d’anglais au lycée de Châteaudidier. Incapable du moindre mouvement, elle avait du rester allongée des jours entiers sans pouvoir poser le pied à terre. Une angine de poitrine était encore venue s’ajouter là-dessus. Qu’est-ce que le docteur allait lui trouver ?
A la station Daumesnil, une vieille femme à l’air retors, atrocement fardée, engoncée dans des couches de lainages, entra dans la rame. C’était le genre chanteuse des rues d’avantguerre capable de démoraliser tout un train de salariés embarqués pour une journée de travail en leur assénant jusqu’à plus soif des Non, rien de rien, non je ne regrette rien et des Plaisir d’amour... Heureusement, Martine était arrivée à destination.

 
*  
Le docteur Robert, un homme avisé d’une bonne soixantaine d’années, portait de fines lunettes dont les verres étaient maintenus à la monture par un fil de nylon. Il avait pour habitude de ménager les nerfs de ses patients et sut se montrer rassurant. Cette douleur à la jambe n’était causée ni par une hernie discale ni par une inflammation. Ce qui écartait d’emblée l’opération chirurgicale.

  •  Le problème c’est qu’on ne sait pas d’où ça vient, pensa-t-il tout haut.

    Le docteur posa à Martine des questions sur la nature de la douleur, à quel moment plus particulièrement se manifestait-elle sous la forme la plus aiguë. N’y avait-il pas des positions qui la favorisaient ? Des gestes qu’elle faisait ? Y avait-il des antécédents familiaux ? A quel âge ses parents étaient-ils décédés ? De quoi ? Et ses grands-parents ? Ses frères, ses soeurs ?

  •  Vous fumez ?, demanda-t-il.

  •  Plus maintenant. J’ai arrêté quand j’étais enceinte de ma dernière…

  •  C’est-à-dire ?

  •  Elle a huit ans, maintenant.

  •  Et vous n’avez pas repris depuis ?

  •  Jamais.

  •  Bien… Voilà qui est plutôt rassurant.

    Il allait falloir faire d’autres examens. Le docteur Robert devait rédiger une lettre au professeur Darmon, responsable du service pneumologie à Villejuif.
    Villejuif, cela voulait dire cancer. Et les poumons, quel rapport avec les coups d’aiguille que Martine recevait dans la jambe ?

  •  Ne vous inquiétez pas. Pour le moment, on ne fait que chercher…, dit le docteur. On ne trouvera probablement rien de ce côté-là. Mais on doit aller y voir. Il faut explorer toutes les pistes… Même les plus improbables. Pour pouvoir les écarter définitivement… Je vous prolonge votre arrêt maladie de quatre semaines…
    Dehors, la vie avait un goût très fort. Le soleil tempérait délicatement la fraîcheur du matin. Le ciel, débarrassé des balayures de nuages, était d’un bleu immaculé. Les trottoirs lavés à grande eau sentaient le propre. L’air avait une saveur de métal où flottait une douce odeur de crêpes.

    C’était si bon de boire un chocolat chaud à une terrasse du Quartier Latin et de sentir la vie bourdonner tout autour de soi. Il ne manquait plus que le goût du tabac là-dessus pour que l’extase soit complète. Mais parce qu’elle se sentait mal à l’aise d’avoir menti au docteur Robert en lui disant qu’elle avait arrêté de fumer il y a huit ans, elle résistait à l’envie d’une cigarette pour se conformer à ce qu’elle lui avait affirmé et se dédouaner ainsi de son mensonge.
    Le docteur ne trouvait pas ce qu’elle avait. Pourquoi ces douleurs dans la jambe ? Martine sentait qu’un mal était tapi en elle, un mal qui avait entamé son travail de sape et finirait peutêtre par être victorieux.
    Qu’est-ce qu’il y a après la mort ? Trois ébauches de réponse lui traversèrent l’esprit. Mais elle n’eut aucune envie de s’appesantir sur la question…
    La première hypothèse : il n’y a rien… Le sommeil éternel… Le néant… Comme la vie avant sa naissance…
    La deuxième possibilité : métempsychose et réincarnation… La vie qui continue sous d’autres formes… Revenants, fantômes, ectoplasmes, zombies…. La nuit, sur la ligne frêle où la conscience vacille entre veille et sommeil, des visages fantomatiques lui apparaissaient parfois. Ce qu’elle appelait ses visiteurs du soir. D’où venaient-ils ? Peut-être voulaient-ils lui dire quelque chose ? Etaient-ils porteurs d’un message qu’elle n’arrivait pas à percevoir ? Ou était-ce simplement le sang qui battait derrière ses paupières ?
    Troisième possibilité : le paradis des religions… La béatitude éternelle. L’effroi qu’elle ressentit à évoquer un temps qui n’arrêterait jamais tourna presque au vertige et elle faillit être prise d’un malaise à la perspective d’une vie qui n’aurait pas de fin, une vie dans laquelle on était définitivement embarqué sans possibilité de descendre en route… Si elle pouvait choisir, elle préférerait le sommeil définitif. Mais est-ce qu’on peut choisir ?... Si elle était morte, l’agitation de cette rue serait exactement la même qu’aujourd’hui. Et avant sa naissance… au Moyen-âge… du temps des grands-parents… pendant la guerre de quatorze… des gens avaient vécu… Leurs joies et leurs peines au jour le jour, il n’en restait plus rien… Et s’ils revenaient, on ne saurait pas où les mettre…Après la mort, on vit encore un peu dans le souvenir de ceux qui nous ont connus. Pour combien de temps ? Une, deux générations… Pas plus… Après, plus personne ne sait que vous avez existé…

    Quand elle n’y sera plus, ils s’en mordraient les doigts, Franck son ex, ces hypocrites de la belle-famille et Céline et Nicolas ses propres enfants… Ils ne lui avaient jamais pardonné de les avoir plaqués pour suivre ce Mattéo dont elle était tombée folle amoureuse. Comment résister aux yeux de braise et à la sexualité torride d’un voyou des favelas qui portait, en plus, le prénom de Mattéo ? Il avait du chat en lui, Mattéo. Mais pas comme ce chat tout pouilleux du métro, celui qui s’était enfui avec le portefeuille du gros bonhomme. Mattéo, lui, c’était le colocolo, le chat des pampas à qui rien ne résiste. Même si le beau Brésilien s’était finalement révélé être un affreux gigolo, encore aujourd’hui, elle n’arrivait pas à lui en vouloir. Le cadeau qu’il lui avait fait en entrant dans sa vie valait bien qu’il lui vide son compte en banque pour s’acheter sa drogue. Il disparut finalement un beau jour avec la voiture de Martine après avoir tenté de l’impliquer dans une dernière escroquerie à l’assurance… Aujourd’hui, elle en riait presque comme d’une farce sans importance. Même si, quand les premiers commandements d’huissier arrivèrent, le Mattéo des favelas, le colocolo des pampas s’avéra être un Régis originaire des Deux-Sèvres…
    Oui ! Parce qu’on n’a qu’une vie et que celle-ci est courte, elle avait tout plaqué du jour au lendemain, mari et gosses, pour les beaux yeux de Mattéo. Et elle le referait encore aujourd’hui sans hésitation !
    Le divorce fut prononcé à ses torts. La garde des enfants confiée au père. Sa belle-famille la détestait et avait été, dès le début, contre son mariage avec Franck. Tous, ils pensaient qu’ils étaient mal assortis et qu’elle finirait par nuire à sa carrière. Les événements leur avaient donné raison. Au premier faux pas, ils s’étaient tous retournés contre elle.
    Aujourd’hui, Franck avait été nommé directeur financier d’une multinationale hollandaise de produits détergents. Sa nouvelle femme était conseillère juridique ou avocate… Quelque chose comme ça… Une profession qui en imposait… dans le droit.

    Les enfants avaient pris le parti de leur père. Ils ne pardonnaient pas à leur mère de les avoir abandonnés pour un romano. Quand ils venaient passer un week-end dans le studio que louait Martine dans le quartier bobo de Châteaudidier, ils n’avaient pas besoin de parler pour qu’elle sache ce qu’ils pensaient d’elle et de sa conduite. Ils avaient le silence des enfants bien élevés qui ne disent rien, mais dont les jugements de valeur sont impitoyables et irréversibles. Ils passaient leur temps de visite le casque aux oreilles et les yeux rivés sur la console de jeu. Il s’agissait pour eux de se plier à la stricte observance d’une obligation réglementaire et de respecter les consignes.

    Avant de prendre le train pour Châteaudidier, Martine voulait passer chez Boulinier pour acheter des bandes dessinées en version anglaise. Elle était sans cesse à la recherche de subterfuges pédagogiques pour essayer d’intéresser ses élèves à ses cours et faire en sorte que les heures à l’école passent plus vite.
    La place Saint-Michel était encombrée de touristes qui circulaient devant la fontaine. Un vieillard au teint bistre, les cheveux brillantinés, en costume cravate et se tenant droit comme un i jouait de l’ukulélé. Les passants se faisaient photographier avec lui. Comme l’homme était aveugle, certains ne se gênaient pas pour faire des pitreries qui amuseraient la galerie. Parfois, quelqu’un déposait en retour une pièce dans la boîte en carton qui servait de sébile. Un peu plus loin, un garçon du même genre que le pickpocket du métro plongeait un lasso dans un seau de mousse. Il en sortait de gigantesques bulles de savon qui décollaient lourdement avant de s’écraser sur le sol. Tandis qu’il opérait, une minuscule gamine aux jambes sales passait furtivement dans le dos des badauds attroupés.

    Encouragée par l’animation bon enfant de la place, l’envie d’une cigarette revenait au plus fort. Il fallait qu’elle fume. Qu’importe ce qu’elle avait raconté au docteur ! Il n’en saurait rien. Le mensonge était accompli. Une cigarette de plus ou de moins, quelle différence ? Elle était adulte après tout. C’était son corps à elle. Elle était libre de faire ce qu’elle voulait ! Martine leva les yeux vers la statue de Saint-Michel. Dire qu’avant d’aboutir à une chose aussi kitsch que ce bloc sorti d’un pot de peinture vert-SNCF, il y avait eu les deux beaux gars qui avaient posé pour le sculpteur ! Elle sortit une cigarette de son sac et la porta à ses lèvres.
    L’ange hocha la tête vers elle : vas-y !

    Et c’est au moment où la flamme du briquet allait embraser le tabac (elle anticipait déjà la jouissance de la première bouffée), que le flash d’un appareil photo vint la foudroyer, figeant son geste. Le temps d’un éclair, elle entendit le ricanement du démon : Voilà ce qui arrive aux menteuses !
    Devant elle, une famille de touristes venait de se faire photographier. Et, à l’arrière-plan, Martine avait été prise en flagrant délit, la cigarette aux lèvres, la flamme du briquet en position pour l’allumage. Il y aurait désormais la preuve irréfutable qu’elle avait menti au docteur Robert.
    L’homme qui semblait être le père s’empara à son tour de l’appareil pour prendre une photo de la mère avec le fils. Puis il y eut le père et le fils immortalisés par la mère devant la fontaine.
    Martine s’était vite placée hors champ pour se mettre à l’écart du mitraillage. Dans un pays étranger, les visiteurs parlent sans gène, persuadés qu’ils sont d’être à l’abri derrière leur langue. Ceux-là étaient américains. Pour être sûrs que rien ne manquait et qu’il n’y avait pas lieu de faire d’autres prises devant la fontaine, ils passèrent bruyamment en revue les photos qu’ils avaient emmagasinées.
    Martine les vit s’éloigner vers un arrêt de bus. Le fils portait une casquette bleu marine où les mots Hôtel Vendôme étaient tissés en lettres d’or. Ils marchaient tranquillement, désinvoltes, sans se rendre compte un seul instant de ce qu’ils emportaient avec eux.
    Elle s’apprêtait à leur courir aux trousses quand un glaive chauffé à blanc lui transperça la jambe de l’aine au mollet. La violence du coup lui coupa le souffle et lui fit monter les larmes aux yeux. Clouée sur place, elle avala trois antalgiques.
    Ses touristes étaient maintenant installés dans le bus à étage qui se faufilait dans la circulation du quai Saint-Bernard. De loin, elle vit sur la plate-forme, les têtes des passagers toutes tournées vers l’avant qui flottaient au-dessus des voitures avant de disparaître à l’horizon de la bibliothèque Mazarine.

    Martine enrageait à l’idée que son image était désormais captive dans l’appareil de ces inconnus, livrée en pâture à leurs regards et qu’ils détenaient à jamais la trace de sa culpabilité. Ils venaient de lui voler une part d’elle-même. Et à cause de cela et de la douleur qui venait de refermer sur elle ses mâchoires de fer, elle eut le pressentiment qu’ils venaient de signer son arrêt de mort.

     

    Dans le train du retour, Martine y pensait toujours, à cette photo d’elle qu’on lui avait volée devant la fontaine Saint-Michel. Juste au moment où elle allumait sa cigarette… Alors qu’elle avait soutenu au docteur Robert qu’elle ne fumait plus ! Il fallait bien que cela lui arrive ! A elle qui avait toujours détesté se voir en photo. Adolescente, elle arrachait de l’album de famille les photos d’elle qui ne lui plaisaient pas. Parce qu’il y avait toujours quelque chose qui clochait et que son image ne correspondait jamais à la façon dont elle se voyait. Si bien qu’il y avait des pans entiers de sa vie (entre douze et dix-huit ans, surtout) où la famille ne disposait pratiquement d’aucune image d’elle. Les rares fois où elle s’acceptait, c’était quand la photo ne lui ressemblait pas tout à fait. A la faveur d’un flou ou d’un contre-jour, l’accident de prise de vue la transfigurait, proposait une part d’elle différente et plus vraie que la reproduction bêtement mécanique de son apparence.

    Plus le temps passait, plus son indignation se nourrissait de nouveaux arguments qu’elle se formulait à elle-même. N’importe qui dans la rue peut venir vous prendre en photo comme bon lui chante, sans rien demander et s’approprier ainsi un morceau de vous-même ! Au nom de quoi faudrait-il accepter d’être exhibée devant des voyeurs tapis dans le noir et leur laisser tout pouvoir de se repaître de votre image ? Tous ces regards posés sur vous comme autant de crachats au visage… Défilèrent alors dans la tête de Martine des silhouettes de snipers postés sur des toits d’immeuble et visant des passantes qui se rendaient au marché, l’ombre de mercenaires arrivant de nuit en 4x4 dans un village d’Afrique pour massacrer et violer… Qu’est-ce qu’ils en feront de cette femme qui allume sa cigarette ? Subira-t-elle le sort de ces cadavres des facultés de médecine avec lesquels les carabins s’amusent à se faire des farces ? Finira-t-elle comme dans cette exposition de condamnés chinois traités dans la résine après leur exécution, écorchés aux entrailles montrant pour l’éternité leurs organes les plus intimes, figés artificiellement dans des postures ridicules : à bicyclette ou dans le geste du joueur de tennis à l’engagement (l’artiste avait poussé le scrupule jusqu’à régler le ballottement des testicules emportés par le mouvement) ?

    Elle avait un mauvais pressentiment. Cette photo lui porterait malheur. Ces stupides touristes avaient capturé le moment précis où la balle sort du canon du revolver posé sur la tempe, captant l’infime fragment de temps qui sépare le passage entre la vie et la mort… Il n’y avait pas trente-six solutions : il fallait courir derrière les voleurs et leur arracher la photo des mains.

    Martine quitta sa place pour aller téléphoner dans le couloir. Là, elle appela les renseignements et demanda qu’on la mette en contact avec l’hôtel Vendôme à Paris.

  •  Hôtel Vendôme. Que puis-je faire pour votre service ?

    Martine fut rassurée par la voix professionnelle qui l’accueillait. Hélas, elle s’empêtra dans une histoire embrouillée qui éveilla tout de suite la méfiance de son interlocutrice : elle devait parler de toute urgence d’une affaire très importante avec des Américains dont elle ne connaissait pas le nom mais qu’elle savait être descendus à l’hôtel Vendôme.
    Devant la mauvaise volonté de la réceptionniste à lui donner satisfaction, Martine finit par prendre un ton ridiculement autoritaire, lui intimant l’ordre de lui fournir immédiatement les renseignements qu’elle exigeait.
    Au bout du fil, on lui demanda à nouveau ce qu’elle leur voulait à ces clients dont elle était incapable de donner le nom.

  •  Puisque je vous dis que c’est personnel !...

  •  Il nous faut un nom ou un numéro de chambre. Nous ne donnons pas ces renseignements au téléphone. Et nous ne passons pas ce genre d’appel dans les chambres.

    A l’autre bout, on raccrocha le téléphone. Martine faillit exploser en larmes. Mais la vision fugitive du gros monsieur qui s’était fait voler son portefeuille (comme elle comprenait maintenant son désarroi !) suffit à la calmer.
    Elle irait en personne à l’hôtel Vendôme dès son prochain voyage à Paris. Elle demanderait à parler au directeur. Si elle n’obtenait pas satisfaction, elle était décidée à faire un foin de tous les diables pour obtenir ce qu’elle voulait. Quitte à frapper à toutes les portes des chambres jusqu’à ce qu’elle retrouve ses voleurs. Elle n’irait pas par quatre chemins. Elle les menacerait de poursuites judiciaires, de procès s’ils ne voulaient pas effacer – Là ! Tout de suite ! Devant elle ! — de la mémoire de leur appareil l’image qu’ils lui avaient volée.

     

    Quelques jours après, Martine reçut un courrier à en-tête de Villejuif qui contenait sa convocation pour les examens demandés par le docteur Robert. Elle devait prévoir d’y rester vingt-quatre heures. La lettre récapitulait la liste des effets personnels et des documents qu’elle devait apporter avec elle. Un formulaire séparé (qu’elle ne remplit pas) lui proposait d’inscrire le nom et le téléphone des personnes à prévenir en cas d’urgence.

    Depuis son retour à Châteaudidier, Martine rejouait sans fin dans son esprit l’enchaînement des événements qui s’étaient produits devant la fontaine Saint-Michel : la flamme du briquet qui s’approche de la cigarette, puis l’éclair de l’appareil photographique et tout de suite après, cette douleur atroce dans la jambe qui l’avait crucifiée sur place.
    Elle, qui n’avait jamais cru aux histoires de son amie Carole (qui soutenait que le marabout africain qu’elle consultait à Paris avait réussi à ramener à elle son amant en agissant à distance sur un cliché qu’elle avait pris de lui), avait fini par établir un lien superstitieux entre cette maudite photo et sa convocation à Villejuif. Elle était convaincue que la preuve qu’elle n’avait jamais arrêté de fumer pèserait lourd dans la balance et ferait pencher du mauvais côté les résultats des examens médicaux qu’elle allait subir.
    Elle n’avait besoin que du nom et de l’adresse de ces Américains descendus à l’hôtel Vendôme. Mais elle prenait maintenant conscience du ridicule qu’il y aurait à menacer l’hôtel d’un procès au motif qu’on n’avait pas voulu divulguer le nom d’un client pour une photo de rue sur laquelle elle se retrouvait par hasard.

    Elle n’avertit personne de son séjour à Villejuif. Les examens étaient pénibles, souvent douloureux.
    Assommée par les médicaments et les antidouleurs, elle ne gardait dans son esprit que le souvenir de la flamme qui s’avance vers la cigarette puis l’éclair du flash qui fixe son acte à jamais.

    Le chef du service vint la visiter. Stéthoscope au cou, le professeur Darmon était entouré d’un groupe de jeunes internes en blouse blanche. Il tenait juste à se présenter et lui confirmer qu’elle allait pouvoir retourner chez elle.
    Quand elle lui demanda son avis, il répondit :

  •  Si on avait affaire à un fumeur… plutôt à une fumeuse…, le diagnostic serait facile à prévoir, sans grande chance, hélas, de se tromper... Dans votre cas, nous n’en sommes pas là... Attendons les résultats des examens pour nous prononcer...Nous les transmettrons au docteur Robert d’ici une dizaine de jours…
     

    Il était neuf heures du matin quand Martine poussa la porte de l’hôtel Vendôme. A la réception, il n’y avait qu’une femme rébarbative vêtue d’un tailleur bleu marine. Brunette, les cheveux coupés au carré, elle accueillait les clients et leur parlait avec l’autorité polie de la professionnelle. Le personnage collait parfaitement à la voix que Martine avait eue au téléphone. Elle redouta un instant d’être reconnue. Pas question d’affronter ce dragon ! Martine fit demi-tour et poussant les lourdes portes à tambour retrouva l’agitation du boulevard.

    L’après-midi était presque à sa fin quand Martine franchit à nouveau les portes de l’hôtel. A la réception, un employé en costume gris avait remplacé la brunette au tailleur. C’était un de ces hommes portant beau avec, dans la physionomie, ce mélange de déférence et d’insolence qu’on trouve chez le personnel des palaces et les chauffeurs de grande remise. Il était encore jeune (la trentaine) et parce qu’il avait une fossette sur la joue gauche quand il souriait (et aussi à cause du minuscule diamant qu’elle venait de découvrir dans le lobe de son oreille), Martine se sentit tout de suite en confiance.
    Elle se livra à lui comme on le fait dans un interrogatoire de police lorsqu’on veut montrer sa bonne volonté, qu’on n’a rien à cacher et qu’on laisse à son interlocuteur le soin de faire le tri dans le torrent d’informations dont on l’abreuve.
    Martine lui déballa donc toute son histoire : la fontaine Saint-Michel, la cigarette, la casquette du petit Américain avec le nom de l’hôtel Vendôme en lettres d’or, Villejuif – avec la dose d’émotivité exagérée qui convenait. Elle ne se rendit pas compte que, très tôt, l’autre ne l’écoutait plus et qu’il en était déjà à calculer ce qu’il pourrait retirer d’elle en échange du service qu’elle n’allait pas manquer de demander.
    Martine l’implora enfin de bien vouloir rechercher dans ses registres le nom de ces touristes américains et de lui fournir toutes les précisions qui lui permettraient de les contacter. L’homme se pencha vers l’ordinateur dont elle ne voyait que l’arrière de l’écran posé sur le comptoir. On entendait le cliquetis des touches d’un clavier invisible qui semblaient s’actionner toutes seules. La pâle lueur qui venait de l’écran baignait le visage de l’homme d’une douceur uniforme qui lissait toutes les aspérités de ses traits et donnait à son air concentré une expression angélique qui le rendait désirable.
    Les bruits du clavier arrivaient parfois en rafales, parfois touche par touche avec des silences de plusieurs secondes pendant lesquels l’homme fronçait les sourcils comme si l’écran le confrontait à une énigme insoluble. Puis la situation se débloquait. Les cliquetis du clavier reprenaient et les frappes s’enchaînaient joyeusement, comme en roue libre.

  •  J’ai bien ce couple d’américains arrivés le 14 avec leur fils, finit-il par dire sans relever la tête de l’écran… Une double et une single...

    Martine n’eut pas le temps de se réjouir. L’homme ajouta :

  •  Ils ont réglé leur note hier matin...
    Puis comme Martine attendait la suite :

  •  C’est tout ce que je peux faire pour vous.

    Devant la déception de Martine, l’employé lui répondit qu’il n’avait pas le droit de fournir de renseignements sur la clientèle. Pour quelle raison devrait-il risquer un avertissement, une mise à pied ou même un licenciement ?
    Il jeta un regard interrogateur sur Martine pour qu’elle lui fournisse la réponse. Il vit qu’elle avait compris. D’un mouvement de la tête, il désigna la pièce près du comptoir qui servait de consigne pour les bagages des clients.
    Récupérant la clé au tableau, il suivit Martine dans le cagibi, parmi des valises à roulettes aussi encombrantes que des armoires normandes et des sacs de sport taillés pour emballer des cadavres. L’homme referma la porte à double tour derrière lui.

  •  
    ...
     
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