L'Etre: revue d'art et de lettres modernes
Accueil > Fiction > Fiction
Du cirque
par 
Présentation de l'auteur Henri Cachau
«

Peintre, sculpteur, Henri Cachau est aussi poète et écrivain. Il a publié un recueil de nouvelles intitulé "Le quotidien des choses".

»
    
4 pages | 333 lecteurs
Temps de lecture
Temps de lecture: 13-17 minutes
  |   Diminuer la taille des caractères Augmenter la taille des caractères      |   | 
Plus d'informations sur Du cirque 
Du cirque par

Ressentant l’approche de sa mort professionnelle, l’inspecteur Labarthe fut in extremis sorti du placard dans lequel il végétait. Cette mise au rancart lui était d’autant plus difficile à supporter que durant ce temps où il se morfondait, de plus jeunes limiers, impatients de démontrer leur savoir-faire, à sa barbe se concurrençaient afin de récupérer les meilleures enquêtes. Cette sensation de mise hors-jeu lui faisait recouvrer une envie d’en découdre, il ne savait ni avec ni contre qui, puisque suspendu aux décisions de son supérieur hiérarchique, de retrouver ce monde interlope où autrefois il se mouvait entre gangsters et criminels…
« Rien de tel que ronger son mors ! –lui asséna cynique son divisionnaire –, comme ces chevaux piaffant d’impatience avant le lever de l’élastique ou ces chiens avant l’ouverture... Vous allez sortir de votre confinement dans lequel vous semblez empêtré, noyé sous des flots de paperasse. Je n’aimerai pas qu’à quelques mois de votre libération vous succombiez sous ces tâches administratives. J’ai sous le coude une affaire criminelle concernant un cirque et son incontrôlable tribu, avec un drôle de patriarche à sa tête dont je pressens la néfaste influence. Je vous donne carte blanche et peu importe la durée que prendront vos investigations. Peut-être que cette enquête vous mènera à brillamment terminer votre carrière, puisqu’il me semble qu’un trimestre vous en sépare n’est-ce pas ? A vous de dévider l’écheveau de cette bordélique histoire ! » …

D’entrée Labarthe fut soumis à un surprenant face à face, un faux dialogue délimitant l’à peu près d’une folie qu’il jugea ordinaire. Assis en vis-à-vis avec la suspecte ayant apparemment perdu sens et tête, il l’interrogeait d’une façon intermittente ; des non réponses de celle-ci résulta une progressive suppression des blancs entre les phrases interrogatives, donc ce monologue ininterrompu :
… « Peux-tu bougre d’animal m’expliquer le pourquoi d’un tel geste ?
Pourtant, il apparaît qu’unis sous le régime de la communauté, par le biais de votre numéro rodé depuis de nombreuses années, vous recueilliez de mutuelles satisfactions. De plus, au grand déplaisir de son épouse l’une des trapézistes de la troupe, il te nourrissait, te choyait, te chérissait, t’évitait toutes sortes de tracas, et voilà qu’après une dizaine d’années d’un accord presque parfait, sans avertissement tu le croques vif ! …En avais-tu assez de cet asservissement auquel il te soumettait, supporté sans regimber jusqu’à ce jour où tu as pété les plombs ? Il me semble que tu ronronnais de plaisir lorsque le public vous gratifiait d’applaudissements lors de vos sorties de scène, conscient de la perfection de cette partition qui au fil des représentations vous apporterait cette renommée dont ensemble vous jouissiez... Serai-ce la jalousie, ce vice intrinsèquement féminin, qui suite à l’arrivée de jeunes lionnes venues te concurrencer sur le territoire de tes exploits, t’a poussée à commettre l’irréparable ? Pauvre dompteur, selon les témoignages cela fit comme un grand crac ! Un horrible bruit provoquant l’incrédulité des spectateurs, qui d’abord pensèrent à un renouvellement de votre numéro par cet audacieux crescendo dans l’horreur : « Les os de ses cervicales broyées par la puissante mâchoire du fauve se répercutèrent en une succession de craquements secs ! » déclarèrent-ils... Seuls, le sang dégoulinant de tes babines et l’inertie de son corps, plus tard leur firent penser à un accident ; l’idée d’une vengeance, d’un possible règlement de compte n’intervenant que passées les premières émotions, aussi comprendras-tu qu’un enquêteur avisé, habilité à dévider les écheveaux passionnels abonde dans ce sens … Alors ma belle, crime ou accident ?… Quelle mouche t’a piqué, dans quel état d’esprit te trouvais-tu pour réaliser un tel forfait ? Etais-tu oui ou non sous l’emprise de quelque drogue ? Depuis quand le jugeais-tu condamné ? Lequel de cette troupe de doux dingues t’as insufflé l’idée d’un assassinat ? Pourquoi as-tu répondu à leurs sollicitations, quelles fausses promesses de chair fraîche, alors qu’à ton égard il se comportait comme un père ? » …

Ses yeux plantés dans ceux de la lionne, un animal vieillissant, au pelage galeux, au corps amaigri, aux côtes apparentes, etc., l’inspecteur pensait que proche de sa mise au rancart, elle aussi voulut s’assurer d’une sanglante publicité ; effectivement, une recrudescence de public se signala, des sadiques souhaitèrent approcher la criminelle dorénavant isolée dans une cage… Labarthe fut tiré de ses réflexions par l’arrivée du vétérinaire qui lui confirma la positivité des examens sanguins : il y avait des traces de produits illicites, ceci pouvant expliquer le bizarre comportement du fauve le soir du drame…

Depuis plusieurs semaines l’inspecteur suivait le cours zigzaguant du chapiteau, au-delà de son rôle d’enquêteur – afin de mieux s’intégrer dans l’hétéroclite famille des TRICO’S – il participait au montage et démontage de la toile, bientôt le palefrenier de la troupe devint son indicateur... Cette tribu était composée de féroces individualités cohabitant dans une promiscuité caravanière, prisonniers non d’une passion commune, celle du spectacle allant de soi, mais d’une malsaine excitation sustentée par des jalousies, des haines tenaces les conduisant à se quereller. Une étonnante disparité de caractères, d’exacerbées sensibilités d’artistes brillamment mises en valeur lors de l’exécution de leurs numéros, qui une fois ôtés paillettes et grimages révélaient l’aspect fruste et rancunier de chacun ; d’austères physionomies aussi sombres que leur quotidien d’itinérants assujettis à ce mouvement perpétuel dont la plupart ne percevaient plus la finalité…
Quant au spectacle, s’il le jugeait digne d’intérêt, il n’oubliait pas d’observer les regards et les mimiques des acteurs, tachait de surprendre quelques gestes révélateurs pouvant sustenter son enquête... Le maigrelet public ne se trompait guère sur sa qualité, il gonflait ses vivats afin de compenser sa dérisoire assistance, tant il est vrai que l’arrivée de la Télévision a déstabilisé le Cirque ; seuls les animaux, notamment la vieillissante lionne auréolée de sa récente criminalité, encore assuraient une honorable fréquentation du zoo...
Labarthe avait remarqué que pour solliciter le public masculin, les trapézistes, fildeféristes, jongleuses, écuyères ou gymnastes, systématiquement réduisaient leurs parures ; généreusement dénudées elles émoustillaient les mâles qui oublieux de leurs innocentes progénitures, à leur côté, se goinfrant de bonbons, d’un œil égrillard suivaient leurs évolutions....

Malgré le funeste accident le spectacle se poursuivait, et le numéro des fauves demeurant l’un des plus prisés, en remplacement du défunt, un dompteur teuton revêtu de ses seuls muscles et d’un pagne à la Tarzan, dirigeait un ensemble de jeunes lionnes bondissant et rebondissant contre les parois métalliques. S’ensuivait dans l’ordre des préférences –toutes générations confondues – celui des clowns, leur seule apparition inondait de joie les enfants (bonjour les petits éléphants ! un classique dans le genre d’entrée en piste !), notamment celle des fameux TRICO’S, père et fils réunis dans un excellent duo de fausses ‘Pénélopes’ : l’Auguste (le père) s’emmêlant les pinceaux malgré l’aide facétieuse du clown blanc (son fils) l’assistant dans l’exécution d’hasardeuses mailles tricotées à l’aide de gigantesques aiguilles aussi tendres et efficaces que de surdimensionnés bâtonnets de guimauve... Momentanément Labarthe s’intéressa à un énième TRICO’S occupant les fonction de monsieur Loyal, père lui aussi de plusieurs membres de cette dynastie de saltimbanques ; un homme noiraud et massif, féroce et intransigeant directeur financier, toujours engoncé dans d’extravagantes tenues semblables à celles des portiers russes, durant les années cinquante piétant à l’entrée des grands cabarets parisiens. Ce titre ronflant lui permettait d’user d’innombrables prérogatives, de rudoyer familiers et subalternes, selon les rapports établis par le conciliant écuyer… Ces observations l’inspecteur les annotait après chaque représentation, une fois le chapiteau rabattu, en attente de la reprise des manœuvres du petit jour, ceci jusqu’à cet autre accident mortel qui vint accentuer la confusion régnant dans cette troupe meurtrie... Une jeune fildefériste, au demeurant un joli brin de fille d’à peine vingt ans, qui un court instant hésita entre ciel et terre, alors que son adresse, son agilité, sa souplesse, son élégance faisaient l’unanimité ; dans une décomposition lente de ses mouvements elle piqua de la tête, lors de sa brève chute, d’un geste mou, étrangement las, essaya de se raccrocher au filin d’acier, une vaine tentative ne l’empêchant pas de s’écraser au sol puis y mourir en quelques soubresauts, dans le même laps de temps où descendu précipitamment des gradins afin de lui porter secours, Labarthe constatait son décès : vertèbres cervicales rompues, déclarerait le médecin légiste. Encore plus troublant, l’analyse sanguine post-mortem indiquerait des traces de substances chimiques… Le crime était prémédité, et monsieur Loyal ainsi que les autres TRICO’S se firent embarrassés face aux insidieuses questions de l’inspecteur…

Maintenant l’inspecteur vivait selon le rythme de ce petit monde végétant en un système autarcique, subissant les imprévus d’évènements, d’incidents suspects : un mât qui s’effondre, des élingues qui lâchent, des animaux qui s’échappent, etc., parfois plus mécaniques étant donné la vétusté du parc automobile. Ce quotidien pouvait révéler des péripéties plus véhémentes, des liaisons et ruptures, des amours et désamours, des coucheries, des bagarres... Ce cirque ressemblait à un organisme aux rouages parfaitement huilés sur le plan artistique, mais en son sein occultait une tumeur mortifère, aussi ne s’étonna-t-il pas lorsque cette famille ne s’accorda qu’un court instant lors des obsèques de la fildefériste, enterrée à la sauvette... La publicité apportée par cette tragédie momentanément ressouda les membres endeuillés, ainsi qu’assura un regain notable de fréquentation, un public divers venant apporter son soutien, plutôt une compassion teintée d’un voyeurisme à peine entachant leur admiration pour ces saltimbanques... Profitant d’une exacerbation psychologique à son comble, Labarthe n’eut aucune difficulté à tirer de chacun des membres quelques informations utiles à la poursuite de ses investigations : « Moi, je n’ai rien vu, rien entendu, monsieur l’inspecteur. Comme vous le savez, nous vivons sur une poudrière. L’Auguste, le père TRICO’S, un drôle de phénomène, tient son petit monde, au demeurant ses enfants et petits enfants, ses neveux et nièces, non seulement sous sa férule mais par sa tige ! Quant à monsieur Loyal, notre directeur financier, il a d’autres chats à fouetter, car vous connaissez l’état du Cirque n’est-ce pas ? Des préoccupations plus terre à terre l’empêchent de concurrencer son Auguste frère, d’ailleurs s’y risquerait-il ? » … « C’est la faute à l’Auguste, c’est un manigancier, s’octroyant droit de vie ou de mort sur la troupe, sans compter celui de cuissage ! » … Labarthe transcrivait, malgré son incapacité d’assurer un semblant d’arbre généalogique applicable à cette famille ‘tuyau de poêle’, en déduisait que de coucheries en incestes généralisés les TRICO’S étaient d’un même sang ; un atavisme qu’il perçut en détaillant leurs physionomies, à l’évidence tous enfants naturels, leurs seuls grimages et maquillages authentifiant leurs statuts d’artistes. Bientôt il resserra son emprise sur l’Auguste, fit en sorte de le pousser à la faute, surveilla ses déplacements, épia ses faits et gestes, poussa son professionnalisme jusqu’à se glisser sous diverses caravanes afin d’y surprendre de révélatrices conversations. Cette gymnastique lui permit, outre les aveux recherchés, de constater ce qu’il subodorait : ces ombres furtives se déplaçant dans un nocturne va et vient confirmaient ces échanges sexuels : allègrement les TRICO’S s’interpénétraient ! Une fin de nuit il réussit à enregistrer ce qu’il considéra comme un aveu de la part de l’Auguste, déclarant à l’une de ses amantes : « Même si je les aurai tués tous, il s’agit d’accidents ! Tu fermes ta gueule sinon ce sera ton tour ? Le spectacle continue ! » …

Cette fois il tenait son affaire, les aveux dérobés à l’un des fondateurs du Cirque TRICO’S, en l’occurrence l’Auguste : un sexagénaire carré, fourni et rubicond, faisant régner –enfin il l’avait compris ! – grâce à sa matraque magique, la terreur parmi les siens... Il en référa à son supérieur hiérarchique qui au bout du fil poussa le cynisme jusqu’à lui déclarer : « Ah ! Labarthe ! Comment se passe votre retraite ?... Comment, vous êtes en activité ! Je vous croyais définitivement raccroché !… Oui, je me souviens de cette histoire, ce cirque pour ne pas employer une image plus dépréciative... Vous avez obtenu des résultats, possédez de réels soupçons ? Bravo, je savais que vous étiez l’un de nos meilleurs limiers, que votre expérience, votre exceptionnelle ténacité viendraient à bout de cette affaire ! … OK ! Je vous envoie deux inspecteurs afin que vous procédiez à l’arrestation du suspect !... Surtout pas de vague ! De mon côté j’en réfère au procureur de la République ! » …

Cette interpellation était prévue en fin de séance, lors du retour de l’Auguste vers sa caravane, en attente de celle-ci, flanqué de ses acolytes, du haut des gradins, bien que connaissant de A à Z ce duo de ‘Pénélopes’ – un burlesque tricotage assuré à l’aide d’aiguilles surdimensionnées, mené dans une succession de mimiques désopilantes par les deux gugusses – il ne se lassait pas d’en analyser le montage (tricotage !) et son attention était telle –sans doute les grimages surchargés, les maquillages trompeurs l’empêchèrent-ils d’intercepter les regards apeurés de l’Auguste – qu’il ne remarqua pas combien celui-ci s’inquiétait de leur présence, une alarme signifiant qu’il était démasqué, que cette criminelle série s’achèverait en piste par un subit arrêt du cœur, une embolie…Le temps que l’inspecteur perçoive les gestes d’absorption de la fatidique pilule, qu’il descende quatre à quatre les gradins, que ses acolytes s’apprêtent à le suivre dans sa course, en une dernière pirouette l’Auguste s’effondrait aux pieds de son compère blanc, dont l’ébahissement avec ses lèvres surchargées de rouge, se traduisit par un grand ‘O’ se figeant au milieu de sa face enfarinée… La mort quasi instantanée mettait fin à toute poursuite judiciaire ; empoisonnement, mon cher, déclarerait le médecin légiste...

L’heure de la retraite était imminente, déçu par la malencontreuse conclusion de son affaire, Labarthe s’apprêtait à plier bagages, à quitter ses nouveaux amis lui ayant, suite au suicide de leur irascible mentor, fait preuve d’une reconnaissance non dépourvue d’affection. Au moment où il abandonnait sa caravane surgit monsieur Loyal, il souhaitait lui faire d’honnêtes propositions … « Mon cher inspecteur, durant les longues semaines de votre enquête, dont nous subissons les contrecoups psychologiques et économiques, vous avez pu apprécier nos différents numéros, certains font la renommée de notre cirque, notamment celui des fauves directement suivi par le duo de clowns. Si vous nous avez débarrassés du démoniaque Auguste, aujourd’hui nous font défaut ses talents et sa réputation de comique… Son rôle vous plaisait, je vous voyais là-haut en ânonner le texte, en vivre les différentes péripéties, vous en connaissez les réparties, aussi je n’irais pas plus loin, puisque vous possédez sa morphologie, que son accoutrement après de minimes retouches vous siéra, je vous propose de tenir ce rôle principal, dorénavant vous êtes des nôtres ! »…

L’ex inspecteur fit demi-tour, à pas lents se dirigea vers la caravane qu’à l’instant il venait de quitter, le trac s’empara de tout son être, il s’embarrassa en y déposant définitivement sa valise…


© Henri Cachau. 2008
L'Etre | Début de page