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Longtemps j’ai cru que l’activité principale d’un écrivain consistait à tracer des mots les uns derrière les autres sur une feuille de papier. Le talent littéraire étant avant tout affaire d’expression, les signes devaient se répandre sans effort de la plume à la page comme une caravane de fourmis noires portant dans leurs jambages leur charge d’émotion et d’imaginaire. A quatorze ans, l’expérience manque et les souvenirs d’enfance sont encore trop verts. A cet âge, la vie d’un apprenti poète -telle, du moins, qu’était la mienne- n’offre guère d’histoires à la hauteur des ambitions littéraires. Le matériau fait défaut pour satisfaire l’impérieux besoin de produire des œuvres fortes et le résultat de ce qui n’est qu’expression personnelle souvent déçoit.

On s’accorde à dire que tous les enfants sont des artistes. Il s’agit là d’un lieu commun énoncé avec attendrissement à la sortie des crèches et des écoles maternelles. Et pourtant, n’y a-t-il rien de plus exposé qu’une vocation précoce ? Il semble que cette belle aspiration fasse l’objet d’une conspiration générale destinée à contrarier, à étouffer, à détruire quelque penchant scandaleux. Mais si les obstacles que les autres placent sur le chemin ne font généralement que renforcer la détermination d’un créateur motivé, l’ennemi le plus insidieux est certainement celui qui finit par s’instiller au cœur même de sa conscience. Découragement, Doute, Démission, telle est la trilogie fatale des destins avortés et le tribut payé à la maturité.

Mais revenons à notre jeune auteur. Un jour où l’inspiration se faisait attendre et où la source des mots paraissait définitivement tarie, il eut l’idée, en désespoir de cause, de ramasser au hasard du dictionnaire une poignée de termes et d’expressions qu’il jeta sur la page, à la face de ce silence blanc qui le défiait. Ce n’était qu’un geste d’énervement. Et il savait d’avance que le semblant de texte obtenu ne serait qu’un assemblage d’éléments sans queue ni tête.

Pourtant, le pouvoir hypnotique des mots est tel qu’il ne put s’empêcher d’y regarder de plus près. Il s’aperçut alors, comme quelqu’un qui, couché dans l’herbe, finit par découvrir l’incroyable grouillement de vie d’une Babylone d’insectes, que, sous la lecture, les mots irradiaient, s’animaient, s’activaient à quelque projet commun et mystérieux. Ces combinaisons dictées par le pur hasard semblaient vouloir dire quelque chose !

Il venait de découvrir l’inépuisable matrice des œuvres à venir : n’importe quel agencement de mots, même l’assemblage le plus improbable, réclame une interprétation et promet une révélation. Il crut tenir là un secret de fabrication et les fondements d’un art d’écrire singulier où les mots seraient la matière première vitale, l’alpha et l’oméga de la création.

Tard dans la nuit, la lampe éclairait sa chambre tandis que, la tête en feu, il se penchait sur l’énigme sans cesse questionnée du texte informe qui résistait et dont il parvenait à grand mal à arracher un éclat qu’il lui fallait alors interpréter et rattacher à l’ensemble, selon d’obscures règles de cohérence pressenties de lui seul.

Il était dans ses textes comme dans un pays étranger. Et les mots en étaient les poteaux indicateurs équivoques comme une tache sur un mur qui montre tantôt la texture au microscope d’une plume d’engoulevent, tantôt le fouillis d’une bataille de lansquenets dans un paysage de neige.
Avec quel acharnement, quelle patience, quelle impeccable rigueur (car il ne s’agissait pas de dériver vers des interprétations incontrôlées : ce que disait le hasard des combinaisons demandait à être pris au pied de la lettre), s’arc-boutant en quelque sorte sur les premiers mots, il entamait vaillamment, palier par palier, l’exploration de l’imaginaire qu’ils promettaient !
Au bout de ce grand escalier, d’autres mots l’attendaient encore qui renvoyaient vers d’autres passages insoupçonnés qui montaient toujours et au bout desquels pointait une lumière : l’avènement de l’expression poétique absolue.

Rarement écrivain montra autant de répugnance à utiliser son expérience personnelle, ses idées, ses croyances, ses opinions -toutes choses vues et vécues- pour alimenter sa création. Son moi n’était pas particulièrement haïssable. Il considérait simplement qu’il n’était pas littérairement pertinent.

Libérée de l’expérience, affranchie de la conscience, étrangère aux sentiments, l’inerte matière poétique était toute entière renfermée dans la capsule des mots. Et son travail, sa mission, consistait à révéler et à mettre en forme cet inexprimé. Une oeuvre inédite de composition pour laquelle aucun manifeste n’existait et dont il fallait à chaque fois élaborer la grammaire. L’artiste devait être à la hauteur du visionnaire.

...

Un jour, il estima avoir fait le tour des mots. Il voulut s’affranchir d’eux et revenir à une méthode d’écriture en prise directe avec la pensée. Mais, s’il n’y a qu’un pas du verbe à l’imaginaire, les images fantomatiques de la conscience sont rétives à toute parole. Et c’est l’impossible tâche de l’homme sans mots que de tenir la promesse des épiphanies à venir.

Il revint alors à l’expression de ses idées, de ses sentiments, de ses ressentiments, de ses réminiscences -à la benoîte logomachie du moi souverain. Nul besoin de déchaîner l’énergie des mots pour atteindre ces lopins domestiques !

Tel fut le tribut payé à la maturité.
On ne peut écrire innocemment.


© 2004.


 
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Jean Plasmans
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