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Exercice d'écriture<br>(extrait d'Arkhalià)
par 
Présentation de l'auteur Pierre de La Coste
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Pierre de La Coste, né en 1962, a été journaliste et « plume » de plusieurs ministres. Il est aujourd’hui consultant en technologie de l’information.
Avec Arkhalià, son dernier roman (Edition Lampsaque, 2006) il plonge le lecteur dans l’utopie théologique et politique d’une cité polymorphe, qui pourrait être inspirée de Gracq, Jünger ou Borges. Le blog dédié au roman, www.arkhalia.org permet au lecteur de continuer le livre sur Internet, en y ajoutant sa propre chute.
Il est également l’auteur d’un essai (L’Hyper-République, Ed. Berger-Levrault), d’un premier roman (Qui veut tuer Fred Forest ? Ed. 00h00.com) et de recueils de poèmes (Ed. Club des poètes).

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(extrait d’Arkhalià) 

"Arkhalià, le livre sans page" a été publié en 2006 aux éditions Lampsaque. Voici un extrait qui permet de découvrir le livre.
Sur le site www.arkhalia.org , vous trouverez d’autres extraits, des critiques, des videos, et la possibilité d’ajouter vous-même une chute au roman.

Je reviens, comme tous les jours, à mon journal. Je m’y accroche. Je n’écris pas quand je veux écrire. J’écris quand le livre veut s’écrire.

Une petite pluie glaciale bat la vitre de ma chambre. Opportune, elle m’oblige à rester enfermé plusieurs heures et à écrire. Je me sens bien, dans la douce tiédeur de la pièce familière.

Ecrire est un doux supplice. Sans bruit, la plume d’or du stylo de cuivre poli court aisément sur le papier épais et souple. J’ai davantage l’impression de tisser une toile que de tenir un journal.

Moi dont l’écriture est illisible, depuis que je me suis mis à l’ordinateur, je suis étonné de ma capacité à produire un texte aussi clair et net. Les pages se remplissent régulièrement, sans rature, de lignes de caractères arrondis, parfaitement lisibles. Tel un habile artisan d’Arkhalià, je suis penché sur un métier à tisser du texte.

Une chose, cependant, m’intrigue. J’ai le sentiment de ne pas relire exactement le journal que j’écris. Je note plusieurs faits étranges : je numérote les feuillets, je donne des titres à mes chapitres et je sépare soigneusement chaque exercice quotidien d’écriture en passant à la page suivante.

Or, rien de tout cela ne subsiste lorsque je relis mon texte. Je ne m’y retrouve pas dans cette suite ininterrompue de paragraphes qui ressemblent à un chapelet d’îlots sablonneux sur la lagune.

Mieux encore, des évènements, des lieux, des paysages, me paraissent changés de place ou bien tout simplement ajoutés, incorporés au texte initial. Sauf erreur de ma part, je suis allé deux fois voir Monseigneur Séraphis, or je ne retrouve la trace que d’une seule visite.

Nous avons dépassé l’île de Kryss, sans nous y arrêter, il est vrai. Mais nous avons aussi poussé vers les Grandes Arkhâles. Où sont les notes sur le rassurant paysage que forme ce bel et verdoyant archipel ?

En revanche, je n’ai pas souvenir d’avoir noté toutes ces citations de Porphyre. Elles se sont immiscées dans ma mémoire, puis dans mon texte. C’est un peu comme si quelqu’un pratiquait un « copier-coller » permanent sur mon journal, à mon insu. Je n’ai pas à m’en plaindre. Ce que je lis est plus précis, plus concis, plus clair, en un mot meilleur, que ce que j’écris.

Je rassemble des informations éparses, je les jette sur le papier. Et me voici à relire un texte qui semble avoir trouvé de lui même sa force et sa cohérence. Mais comment puis-je m’y retrouver, si ce journal n’est pas ce fil d’Ariane que je souhaite suivre, dans cette ville polymorphe et changeante ? Et comment faire avancer mon enquête, sans m’appuyer sur ces notes, objectives et sincères, que j’accumule sur la ville, ses habitants, leur culture, leur mœurs ?

Ce journal me semble un livre encore enfant. Mais son avenir m’inquiète : à quoi est-il destiné ?


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