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Foules en larmes
par 
Présentation de l'auteur Maurice Niffaels
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Encouragé par Philippe Soupault à qui il soumet ses premiers essais poétiques, Maurice Niffaels abandonne rapidement le projet d’une carrière littéraire pour se consacrer à différents métiers.
Tournant le dos à l’image romantique de l’artiste professionnel tâcheron à plein temps du génie, Maurice Niffaels continue de produire, selon l’inspiration et l’humeur du moment, des textes qui reflètent l’exigence de vérité, de liberté et de luminosité qu’il recherche dans son rapport à la vie.

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Foules en larmes par
Il faut croire que le malheur sied aux foules
Et que la compassion se porte bien
Pour que sous nos yeux sans fin défile
La procession sans cesse recommencée des multitudes
En proie aux trente-six mille plaies de l’humanité.

Secouement de la mer
Les fleuves traditionnels qui reliaient entre elles les rives basaltiques
Ont fusionné sous la crue des marées
Les eaux noires ont glissé entre les arbres de la route
Désagrégeant les fruitiers en fleur dans la nuit poudreuse
Vol des immeubles emportés dans la tourmente
Effondrement des édifices
Mer en ébullition
Grues squelettiques picorant dans les décombres.

L’espoir a fui les contrées
Où s’entassaient ces hordes déplacées
Mille collines abritent au fond des trous des foules
Dont la progéniture fantômisée suffoque dans des rêves
Noirs comme un vol de mouches du côté des abattoirs
Ici, pas de cette terre fourmillante avide de vivre
Pas de blanc symbole envoyé comme un baiser de Dieu
Juste le raid des miliciens porteurs de machettes et de kalachnikovs.

Ailleurs, loin, très loin de là, un feu allumé aux portes d’une usine
Nulle satrapie en décomposition
Nul décret céleste ne fermèrent l’atelier
Où la vie s’écoulait en gestes mécaniques
Ils ont allumé ces flambées de planche qui les réjouissent
Et devant une telle sollicitude d’amour
Ils croient l’ultime soir arrivé
Car les saucisses digitiformes ont le goût
Des anciennes journées dont ils voudraient bien encore
Malgré l’aiguillon réglementaire des surveillants chronométreurs.

Jadis, le vent des antipodes apportait la songerie aux moribonds
Dans l’antique sommeil, la Semeuse, dit-on, distillait son lot de légendes sacramentelles
L’allégresse flottait tel un voile de soie au-dessus de la ville
Est-ce en ces jours sans joie que désormais tu gis, future ardeur des peuples ?
Las ! Les foules sanguinaires versent des larmes elles aussi
Et les eldorados qui hantent leurs nuits amères
Sont pavés du mâchefer des rêves carbonisés.

Que les vapeurs s’élèvent dans la nuit rouge
Que les pluies s’engouffrent dans les ruelles
Ondées, abreuvez la poudre grise des déserts
Canalisez les larmes des foules vers un seul déversoir
Qui les rassemblerait toutes.

Larmes des foules, couvrez la terre, les arbres, les pics !
Montez au ciel, larmes des foules !
Aspirez les fonds océaniques, joignez les archipels !
Puis retombez-nous lavées des salissures
Pures comme une eau des montagnes
Pour qu’enfin coulent des larmes de foules en liesse
Fleuve unifié des foules réconciliées.


© Maurice Niffaels

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