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Iceberg
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Présentation de l'auteur Pierre de La Coste
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Pierre de La Coste, né en 1962, a été journaliste et « plume » de plusieurs ministres. Il est aujourd’hui consultant en technologie de l’information.
Avec Arkhalià, son dernier roman (Edition Lampsaque, 2006) il plonge le lecteur dans l’utopie théologique et politique d’une cité polymorphe, qui pourrait être inspirée de Gracq, Jünger ou Borges. Le blog dédié au roman, www.arkhalia.org permet au lecteur de continuer le livre sur Internet, en y ajoutant sa propre chute.
Il est également l’auteur d’un essai (L’Hyper-République, Ed. Berger-Levrault), d’un premier roman (Qui veut tuer Fred Forest ? Ed. 00h00.com) et de recueils de poèmes (Ed. Club des poètes).

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Iceberg par

Blanc. Tout était blanc autour de Hal lorsqu’il ouvrit les yeux. Il les referma puis les ouvrit à nouveau. Malgré sa peur, il s’obligea à les laisser grands ouverts. Il ne savait pas depuis combien de temps il était étendu là, au milieu de toute cette blancheur. Depuis combien de temps avait-il ouvert les yeux ? Il ne le savait pas non plus. Hal scruta la muraille blanche unie. Elle l’éblouissait sans l’aveugler, comme s’il avait gardé les paupières closes. Enfin, le blanc se partagea en deux nuances : un gris perle, en haut, un blanc pur autour de lui. Il sût qu’il était couché sur le dos au milieu de cette candeur neigeuse. Une autre nuance apparût, un éclair de feu sur une surface transparente. Puis le gris du ciel se scinda lui même pour laisser une place à un bleu limpide. Les roses, les gris laiteux, les différentes sortes de bleu, les verts marins sortirent des glaces et des neiges et contrastèrent. Hal entendit le bruit des vagues. Craintivement, il bougea ses bras et ses jambes, tourna délicatement sa tête, reprit le contrôle de son corps. Il était étendu de tout son long sur une banquise, chaudement vêtu, apparemment indemne de tout engourdissement. Sans la moindre égratignure. Il n’avait pas froid. Ses muscles fonctionnaient parfaitement. Seul le courage lui manquait. Il ferma à nouveau les yeux, souhaita dormir, mais le sommeil se refusa à lui.

Hal redressa le torse et contempla ce qui l’entourait. C’était un régal pour les yeux, que toute cette blancheur. Une falaise de givre surplombait la mer. Des vagues y faisaient danser des petits glaçons devant la plage en pente douce, sur laquelle il était assis. De nombreux icebergs parsemaient la mer, comme d’immenses statues flottantes, silencieuses et tristes, abîmées dans leur prière. La plage était couverte de neige fraîche qui ressemblait à une étendue de sable blanc. Cette neige poudreuse le recouvrait lui aussi entièrement et l’avait sans doute protégé. En tournant un peu la tête il observa un véritable massif de cimes vertigineuses. Il se leva, chancelant. Les mêmes cimes se reflétaient, la tête en bas, dans une anse aux eaux calmes. C’était un second paysage de montagnes glacées tombant abruptement dans la mer. Une impression d’intense solitude exudait de ces sommets. Chacun de ses propres gestes l’effrayait, semblant troubler un ordre supérieur à l’humain. La montagne pourtant était vivante. Un claquement sec le fit tressaillir. La glace craquait. Des monceaux de neige tombaient dans l’eau avec un bruit de cascade, feutré et doux. Des grands oiseaux se disputaient bruyamment dans les anfractuosités.
La plage de neige poudreuse semblait contourner la muraille abrupte. Il décida de commencer par là l’exploration de son nouvel environnement. Son pas laissait des empreintes sur la neige, comme celui des astronautes sur la lune. Il marchait d’un pas assuré, en pleine possession de ses moyens physiques, tandis que le désespoir le gagnait peu à peu. Au détour de la muraille glacée, il y avait une nouvelle anse, parsemée de blocs blancs. Il ne put continuer à suivre ainsi la lisière océane. La marche y était trop difficile. En revanche, entre deux parois, un couloir lui permettait de s’enfoncer plus avant à l’intérieur de la côte. On eut dit un sentier de montagne creusé de main d’homme dans le roc. Hal marcha quelques minutes ou quelques heures, entre les parois. Puis un nouveau paysage surgit. Une grande étendue d’eau, étrangement calme s’étendait sous le soleil entre des collines arrondies de neige tassée. Hal crut d’abord qu’il était revenu sur la rive de l’océan. L’eau était très peu profonde, transparente et semblait danser dans un bassin de marbre immaculé. Sur un pressentiment, Hal se baissa, goûta l’eau : elle était douce. Il se mit à quatre pattes et étancha longuement sa soif.

Il se remit en route, en suivant la berge de cette étendue d’eau tranquille. Le fond d’albâtre de celle-ci remontait en pente douce. Elle venait mourir sur une croupe de glace. Derrière, c’était la mer. Seule cette digue peu élevée protégeait le lac d’eau douce de l’eau salée. De ce côté, l’accès à l’océan était plus difficile encore. Une forêt de blocs pointus, d’aiguilles tranchantes comme des couteaux semblait la protéger d’un improbable débarquement. Hal se fraya un malaisé passage. Cette plage était un piège à débris de toute sorte, rejetés par les vagues : bois flotté, bouts de cordages, fragments de filets déchirés, objets divers en métal et en plastique. Fatigué, Hal s’appuya sur le tronc, lisse et dénudé, d’un gros arbre déraciné, et regarda autour de lui. Dans ce paysage de désolation, cruel et inhumain, la vue d’une forme aux lignes familières le fit tressaillir. L’Artimon était là, gisant sur la glace, le flanc éventré, comme une grosse baleine d’acier. Péniblement, Hal s’approcha du navire et glissa la tête dans la brèche. Puis il prit son courage à deux mains et se glissa à l’intérieur du bateau. Ce qu’il y vit était désespérant. Le gîte de la coque modifiait cet espace familier, dans lequel il avait accompli son métier d’ornithologue, vécu, observé, cuisiné, dormi, aimé pendant de longs mois. La plupart des objets de la vie quotidienne étaient déplacés, arrachés des murs et gisaient en tas informes. Après avoir exploré les compartiments inférieurs, Hal sortit sur le pont et jeta un oeil dans la cabine de pilotage. Il ne put retenir un sanglot. Eric, Sam, le Commandant de l’Artimon et le guide Inuit, étaient là, surpris par la mort, comme des statues ou des momies. Il n’eut pas le courage de regarder le corps de Nathalie, affalé dans le fond de la cabine. En toute hâte, il redescendit dans les entrailles du navire. Il gagna la cuisine, chercha des biscuits et des fruits secs qu’il avala goulûment, saisit un large couteau, une boite d’allumettes, quelques objets et s’échappa de la carcasse aussi vite qu’il le put. Il avait décidé de rejoindre le lac d’eau douce et d’y établir son campement.
La vague qui avait balayé le pont l’avait sauvé de la noyade ou de la mort de froid, en le propulsant sur la banquise. Il avait évité le sort commun de ses compagnons. Quelques instants plus tard, l’Artimon avait du se fracasser sur la glace, se coucher, se remplir d’eau puis être lui même jeté à la côte par la tempête. La mer avait mystérieusement décidé de leur destin : la vie pour lui, la mort pour les autres.
Hal ramassa quelques branches de bois mort, le plus sec qu’il put trouver, disposa sur la glace, devant le lac d’eau douce, un récipient en fer, et alluma un feu. Il mangea à nouveau quelques biscuits, but de l’eau dans un gobelet. Il leva les yeux. Le soleil brillait, impavide, au dessus de l’horizon. Hal savait qu’il pouvait compter sur sa froide lumière, sans discontinuer, pendant de longues semaines. Son repas terminé, Hal prit le large couteau et tâcha de découper de gros blocs de neige dure. Il les assembla en cercle, puis disposa une deuxième rangée, un peu plus petite, puis une troisième, jusqu’au sommet. Il découpa un trou pour laisser passer la fumée, porta le récipient en fer, des braises et quelques morceaux de bois à l’intérieur. Son habitation, un igloo de plusieurs mètres de large, était prête. Il se glissa à nouveau dans l’igloo à reculons, en tirant vers lui un dernier et lourd bloc de glace, retira son anorak et s’allongea pour dormir.

Avant de sombrer, Hal songea à la mort. A quoi pouvait-elle ressembler ? Il avait vécu, quelques années auparavant, une « expérience de mort imminente ». Après s’être couché grelottant de fièvre, Hal avait senti son esprit sortir de son corps, se glisser hors de sa chambre, attiré par une douce lumière et une musique liturgique ineffable, venant de l’ouest, là où un office religieux semblait être célébré. Autour de lui, d’innombrables esprits, qu’il ressentait comme malfaisants, tentaient de l’attirer vers le bas. Comprenant qu’il ne parviendrait jamais par ses propres forces jusqu’à la source de la lumière et de la liturgie, et que sa mort, à cette heure, signifiait l’entrée dans une éternité de souffrance, il avait prié de toutes ses forces un être qu’il avait invoqué, lui le scientifique incroyant, sous le nom de Jésus. Dans cette prière, il lui demandait de lui donner une nouvelle chance. Aussitôt, son esprit avait réintégré son corps. Hal avait vécu trois expériences similaires. Il s’était renseigné et avait appris que de telles choses étaient courantes chez des personnes gravement malades ou accidentées. Mais, cette fois-ci, aucune expérience de mort imminente ne troubla son sommeil. Son esprit, apparemment, ne quitta pas son corps. Ecrasé par la fatigue et l’émotion, il ne fut pas visité par le moindre rêve. Lorsqu’il se réveilla, il eut l’impression d’avoir dormi longtemps, peut-être toute une journée, mais sans aucune possibilité de mesurer le temps. Le soleil brillait toujours, pâle et voilé.

Hal retourna à la carcasse de l’Artimon, évitant soigneusement de regarder, dans la cabine, le spectacle de ses compagnons morts. Il prit des couvertures, un sac de couchage, des boites de conserves, la carabine et des munitions. Il ramena tout le nécessaire à l’igloo. Il emporta aussi le kayak d’exploration, intact, qu’il arrima soigneusement sur la berge de neige poudreuse. Sa survie, provisoire, était assurée. L’ornithologue s’assit devant sa maison de glace et fit rapidement le tour des différentes hypothèses. La situation n’était pas brillante, mais elle pouvait se prolonger encore quelques jours ou quelques semaines. Plusieurs navires croisaient au large, mais la radio étant endommagée, il ne pouvait pas espérer les avertir. La disparition de l’Artimon avait certainement été signalée et les autorités pouvaient envisager l’existence de survivants. Il n’était pas déraisonnable de penser que l’on était, en ce moment même, à sa recherche.
Une masse de poils et de muscle s’abattit sur Hal et le déséquilibra. Il tomba sur le dos dans la neige, tandis qu’une gueule grande ouverte munie de crocs impressionnants s’approchait de sa gorge. Une grosse langue râpeuse et tiède lui recouvrit le visage, dans un concert de gémissements plaintifs. Le chien Husky de l’expédition, que l’on avait nommé Vendredi, lui faisait fête ! La rencontre le bouleversa. Vendredi, amaigri, fatigué, mais en bonne santé ; Vendredi, pour lui tenir compagnie, le protéger, l’avertir des dangers, c’était une très bonne nouvelle. Il ouvrit pour lui une boite de conserve que le chien dévora avec reconnaissance. Ce renfort imprévu lui redonna un peu de courage et lui éclaircit les idées. Les secours ne pouvaient venir que de la mer, non de l’intérieur de cette côte peu hospitalière. Il décida donc de l’explorer en kayak, accompagné de Vendredi et armé de la carabine. Hal partit de la plage de neige poudreuse et contourna la grande falaise qui le séparait de l’épave de l’Artimon. Il la dépassa sans un regard. La mer était calme. Il pagayait lentement, avec précaution, ému jusqu’aux larmes par la découverte du grandiose paysage. Minuscule dans son kayak, dépassant à peine de l’eau, il se glissait entre les falaises de marbre bleu, comme tranchées au couteau, et leur reflet dans la mer. Il pénétrait leur image, la troublait du sillage de sa barque. Sur des blocs arrondis et plus accessibles une bruyante nurserie de phoques était installée. Un bon garde-manger pour lui et pour Vendredi, songea-t-il, tandis que les phoques le regardaient passer, de leur grands yeux bleus écarquillés, avec un air de profonde stupéfaction. Il y eut un passage parmi de grandes volutes de glace translucides dont certaines étaient trouées et ressemblaient à des arcs–boutants de cathédrales gothiques. Puis des grands pans inclinés baignés par la mer, où il aurait pu débarquer et chasser quelques oiseaux. La présence des icebergs, comme disposés en cercle autour de lui, l’indisposait un peu. Ils semblaient le regarder. Au niveau de l’eau, surtout à l’ombre des masses de glace, le froid était terrible et le transperçait. Il ne mesurait ni le temps, ni l’espace, sous le soleil perpétuel, dans un paysage sans repère. La banquise semblait partout semblable à elle même. Pourtant, après être passé par une alternance de pics, de plages, de montagnes blanches, un paysage familier se dressa devant lui. Il vit la plage de son arrivée, les murailles, la côte de blocs aigus où gisait l’Artimon. Il était revenu à son point de départ. Une île, il était sur une île ! Pour en avoir le cœur net, il se hasarda vers le large, vers les icebergs, malgré le danger, afin de s’offrir une vue d’ensemble sur celle-ci. Mais là, une nouvelle surprise lui cloua le cœur : la glace de son île, de partout, s’enfonçait dans la mer et les cimes neigeuses étaient animées d’un léger mouvement. Il n’avait pas échoué sur une île recouverte de glace. Il était prisonnier d’un iceberg. Un parmi les autres. Sur le moment, cette découverte ne lui sembla rien changer à ses chances de survie.
L’iceberg, de très grande taille, avec l’épave de l’Artimon, des colonies de phoques et d’oiseaux à chasser, était un refuge comparable à une côte sauvage, sous ces latitudes. De toute façon, il le savait, sa seule possibilité de secours venait de la mer.

Hal revenait de temps à autre à l’épave de l’Artimon. Le sort de ses compagnons, transformés en froides momies le préoccupait. Des ours, des renards ou des goélands pouvaient s’attaquer à leurs dépouilles. Le temps, toujours plus tiède, ne les mettait plus à l’abri d’une décomposition. Il fallait donc leur trouver une sépulture. Il commença par le commandant Kraig, encore attaché à la barre par une mince gangue de glace. De tous les membres de l’expédition, Kraig était celui qu’il connaissait le moins bien. Hal tira, plus qu’il ne porta, hors de la cabine, ce gaillard athlétique. Le commandant Kraig était un marin remarquable, habitué aux mers difficiles, féru de sciences et d’histoire des explorations polaires. Hal fut étonné de se remémorer ou de reconstituer aussi facilement la vie de Kraig. Il savait tout de lui. En creusant péniblement sa tombe de glace, il visita sa vie, ses études, sa carrière. Ecole des commandants de la marine marchande. Rate de peu la place de major de sa promotion. Esprit sans doute trop indépendant. Une femme, des enfants, mais toujours ce goût du large, de l’aventure. Ces longues pérégrinations sur les plus froids océans du globe.

Exténué, Hal revint à son igloo pour prendre un peu de repos, avant de retourner à l’Artimon donner à ses autres camarades le sépulcre de glace qu’ils méritaient. Eric était le directeur scientifique de l’expédition. Un climatologue réputé, un peu austère, parfois taciturne, mais d’une droiture à toute épreuve. Hal ne connaissait de lui que les quelques lignes de sa biographie officielle, éclairée par les semaines passées ensemble dans la promiscuité de l’expédition. Là encore, devant son cadavre gelé, qu’il enfonça autant qu’il le put dans la banquise, tous ces éléments épars s’organisèrent dans son esprit et il prit réellement conscience de qui était le professeur Eric Muller : un homme torturé par l’exigence de la découverte. Une vie personnelle tout entière sacrifiée à la science, à sa passion de la démonstration. Une vie familiale désastreuse, une carrière universitaire décevante. Il avait été l’un des premiers à démontrer scientifiquement l’impact des activités humaines sur le réchauffement de la planète. Mais, sans aucun sens de la communication, sans aucun appui politique, il avait vu ses idées reprises et vulgarisées, avec succès, par des personnages bien moins rigoureux que lui... Il fallait se hâter. Dans la cabine de pilotage vitrée, sous le soleil permanent et inexorable, la température montait, frôlant sans doute le 0°. Hal décelait déjà dans les corps une mollesse suspecte. Et maintenant Sam, le mari de Nathalie ! Sam, le « spécialiste » de l’effet de serre, l’environnementaliste militant. Ce n’était pas son meilleur ami. Leurs rapports avaient été difficiles dés le début de l’expédition. Non pour des raisons scientifiques. Mais un jour Nathalie avait posé son regard moqueur sur Hal et son cœur avait chaviré. Il poussa sans complaisance son cadavre hors du bateau et l’ensevelit sous un monceau de neige friable à deux pas de l’épave. Ipotchak, le guide Inuit, s’était fondu dans l’expédition dont il partageait tout, les passions, les découvertes, les angoisses, les querelles. C’était un garçon aux yeux fendus, au corps extraordinairement résistant et vigoureux, impassible dans les épreuves, doté d’une bonne culture occidentale, mais toujours servi par son sens inné de la banquise et de la mer glaciale. Il n’avait qu’un seul défaut : à cause de lui, il fallait enfermer à clé la provision d’alcool du bord. Il fut enterré dignement, sous un bloc de glace dressé, qui rappelait lointainement la tombe de ses ancêtre.

Hal avait repoussé jusqu’au bout la sépulture de Nathalie. C’était celle qui lui coûtait le plus. Ce fut donc la dernière à partir. Mais le léger réchauffement avait commencé à faire son oeuvre. Ce fut un corps en cours de décomposition que Hal fut obligé d’étreindre, comme il l’avait fait, autrefois, lorsqu’il serrait dans ses bras la jeune femme bien vivante. Leur liaison avait failli faire interrompre l’expédition. Perdus aux milieux des océans glacés, ce petit groupe d’hommes qui devait se vouer entièrement à sa mission fut agité par une véritable tempête, lorsque Nathalie décida, un soir, de rejoindre la couchette de Hal, après plusieurs nuits d’amours clandestines. Eric s’était scandalisé de cette aventure. Sam et Hal en étaient venus aux mains. Le commandant et Ipotchak avaient du les séparer de force. Le cadavre déjà mou de la belle Nathalie dégringola de l’épaule de Hal dans le puits de glace qu’il avait creusé quelques heures auparavant. Il était temps, sans doute. Une gigantesque masse blanche évoluait dans la mer à quelques mètres de lui. Il se dégageait de l’animal une impression d’agilité, de force terrifiante, de placidité aussi. Les grosses pattes brassaient les vagues avec régularité. Vendredi aboya. Hal frissonna et saisit sa carabine. Il tirerait si l’ours attaquait. Mais l’animal le dévisageait simplement avec curiosité. Il avait l’air de considérer Hal comme une proie future, à conserver vivante en cas de pénurie de phoques ou de poisson. Hal termina son travail en plantant une croix de bois flotté au dessus du cadavre de ses compagnons, sauf celui de l’Inuit.

Hal décida de donner des noms à chacun des points saillants de l’iceberg. Il baptisa « château fort », un massif morceau de banquise, aplati et entouré de quatre cônes qui ressemblaient à des tours, et « cathédrale » le plus haut des sommets, deux flèches confortées par un arc boutant évidé. Il y eut aussi « la plage de l’Artimon », « la plage du débarquement », où il s’était réveillé et la « dune de la nurserie », refuge des phoques. La chasse et la pêche étaient abondantes. Il assommait quelques phoques, avec le concours de Vendredi qui les rabattait comme un vrai chien de chasse, tirait des oiseaux, pêchait, avec une ligne et des hameçons retrouvés dans l’Artimon. Les conserves du bord complétaient l’ordinaire. Hal, devant cette abondance, décida de ne puiser que le strict nécessaire dans la faune de l’iceberg. Hal passait de longues heures à observer les oiseaux, sa passion de toujours, tournoyant autour des cimes. Surtout les sternes, dont il était un grand spécialiste. Il s’était toujours demandé qu’elle était la véritable patrie de ces migrateurs infatigables. Aujourd’hui, il lui semblait qu’elles étaient enfin chez elles, et qu’elles l’accueillaient. Il entreprit de noter ses observations sur les oiseaux de l’iceberg. Leurs mœurs, leurs parades amoureuses, leurs luttes de territoires là-haut sur les sommets de glace et de neige, leurs combats féroces lorsque des prédateurs attaquaient les petits d’autres espèces, leurs éblouissantes techniques de pêche. Bien d’autres animaux habitaient l’archipel de glace. Leur nombre, d’ailleurs, ne faisait qu’augmenter. Des troupeaux de morses, bourrus et bruyants, avaient élu domicile tout au long d’une plage en pente douce et les mâles stupides s’y affrontaient en de sanglants combats, écrasant au passage des femelles et des petits. Des colonies de pingouins et de manchots se réfugiaient aussi sur les côtes pour échapper aux orques, sinistres anges de la mort, croisant et recroisant sans cesse au large. Hal était fasciné par l’autre côté de l’iceberg. Celui-ci se mélangeait parfois, quand la mer était calme, avec le reflet dans l’eau de la partie émergée. Les deux images se confondaient. Hal passait des heures à tenter de distinguer ce qui était la glace sous marine de ce qui en était le reflet. Qu’est-ce qui lui prouvait qu’il était, lui, du bon côté, du côté vivant de l’iceberg ? se demandait-il parfois.

Jamais il ne souffrait du froid. Mais tout ce bleu et ce blanc impavides lui pesait. L’enfer ressemblait sans doute à cette solitude désolée. Pour réagir à l’isolement et tuer le temps, Hal décida d’utiliser son couteau à sculpter la glace. Il possédait un certain talent artistique, jamais réellement exploité. Aujourd’hui, sa subsistance assurée, il avait l’éternité devant lui. Les statues allaient lui tenir compagnie. Il en sculpta une, pour chacun des membres de l’expédition, sur de gros blocs aux alentours de son igloo. Son travail dura longtemps et chassa ses idées noires. Quand il eut fini, il s’aperçut que les statues, étonnamment réussies, formaient un groupe de personnages dont les positions respectives, pourtant dues au hasard, n’étaient pas sans signification. Le Commandant, à l’avant, scrutait la mer, avec Eric, absorbé dans ses pensées et ses mesures. Ils ne regardaient pas le reste du groupe et semblaient même les ignorer. Sam et Nathalie se faisaient face, dans un affrontement dramatique. Nathalie, la taille bien prise, le corps désirable, toisant son mari, dans une attitude provocante. Hal recula d’un pas. Quelque chose de dur et de froid lui toucha la nuque. Il se retourna. C’était le bras de glace du guide Ipotchak.

Les vagues poussaient de plus en plus régulièrement vers l’iceberg des débris amenés par les marées ou les vents. Détritus de toute sorte, troncs d’arbres, plastiques, cartons, cadavres d’animaux, carcasses de bateaux. Quand il le pouvait, Hal explorait les épaves, et en tirait des objets utiles pour lui, des livres, des outils, de la nourriture. Il lui arrivait de brûler les détritus les plus malodorants, qui lui semblaient souiller la pureté de son iceberg. Celui-ci semblait toujours indestructible, mais la mer tiédie rongeait insidieusement le paquebot de glace. Le phénomène était invisible à l’œil nu. Hal le mesurait aux changements du paysage et à d’autres évènements plus brutaux comme des falaises tombant tout à coup dans la mer. De larges zones n’étaient plus accessibles à pied, ou bien, au contraire, de nouveaux sentiers, s’ouvraient dans les failles de la glace. Alors qu’il se reposait dans son igloo, Hal fut réveillé par un bruit terrifiant. Il se leva en toute hâte. Le bruit venait de la plage, il y courût. Un important iceberg, gros comme le tiers du sien, entrait en collision avec celui-ci. Il n’en était qu’à broyer les éléments extérieurs, les îlots, cependant reliés par des glaces sous-marines avec l’iceberg de Hal. Mais c’était déjà beaucoup trop. Le glaçon ennemi avait une forme arrondie, une silhouette oblongue, presque féminine. Lors du choc final, il ébranla la structure même de l’iceberg familier, qui pencha, mais resta ferme. Il y eut cependant des traces et des cicatrices laissées par cet abordage quand l’iceberg agresseur reprit seul sa propre dérive. Il avait taillé, émondé et déstabilisé l’univers de Hal. Son iceberg, toujours gigantesque, accusait un léger gîte. Hal ne devait pas tarder a en mesurer les conséquence : le lac d’eau pure se vida lentement, puis se remplit insensiblement d’eau de mer. Dorénavant, Hal dut utiliser l’eau de fonte de petites mares, d’ailleurs de plus en plus nombreuses, ou faire fondre lui même des morceaux de glace.
Plus l’iceberg diminuait, plus les débris et détritus de toute sorte s’amoncelaient sur ses flancs. Les arbres étaient de plus en plus gros. Des fragments de berges faits de terre et d’herbe, des morceaux de charpentes ou d’autres ouvrages humains les accompagnaient. En même temps, plus la partie émergée de l’iceberg se désagrégeait en un archipel glaçonneux, plus l’iceberg immergé semblait majestueux, enfonçant ses longs plans immaculés dans les profondeurs. Scientifique, Hal ne pouvait admettre une telle disproportion. Il pensa donc à un jeu de son imagination, reconstituant faussement la splendeur de l’iceberg initial.

Vendredi aboya férocement. L’ours était de retour. Il nageait lentement autour de l’iceberg amoindri. Sans la carabine perdue, sans les failles où se cacher ni possibilité de fuite, Hal était à sa merci. L’ours flairait les berges, hésitait, semblait désemparé. Hal comprit enfin que l’animal n’avait plus la force de se hisser sur la glace. Il se retourna sur le dos, montrant un ventre décharné, puis disparut sous les eaux blanchâtres. Le kayak le menait là où autrefois il marchait par des sentiers familiers. La côte de la nurserie se détacha brusquement, emportant tous ses phoques, nullement décontenancés. La plage du débarquement avait disparu et Hal devait arrimer le kayak à des promontoires qu’il avait connu se dressant à plusieurs mètres au dessus de la plage. Les choses s’accéléraient. Le château fort perdait de sa majestueuse épaisseur. Il n’était plus composé que d’une muraille de glace transparente que les rayons du soleil traversaient facilement. Elle devint de plus en plus fine, comme taraudée par les rayons brûlants. Les statues elles aussi n’étaient plus que l’ombre d’elles-mêmes. Des plaques de glace, silhouettes ou fantômes de ses compagnons, mais toujours figées dans la même attitude.
Les autres icebergs, toujours plus lointains, plus inaccessibles, connaissaient un sort semblable. Hal finit par les aimer comme des compagnons de captivité, dont le sort était lié au sien. La cathédrale gothique s’écroula la dernière et l’énorme masse provoqua une onde de choc dans tout l’archipel flottant. Le morceau sur lequel se trouvait Hal, avec les dernières réserves de nourriture, en fut sérieusement ébranlé. Les deux tours bleutées piquèrent dans l’eau puis remontèrent à la surface et se couchèrent sur le flanc. L’iceberg n’était plus formé que de débris flottants de concert. Le plus gros était long de quelques centaines de mètres et sa hauteur n’excédait pas de beaucoup la taille de Hal. Il comprit que la fin était proche. Cela ne servait à rien de retarder l’échéance. Sereinement, il tenta à nouveau d’imaginer sa mort. Elle lui était de plus en plus familière.

Le glaçon tanguait. Il rétrécissait presque à vue d’œil. Il mesurait maintenant à peine quelques mètres carrés. D’autres morceaux d’une grosseur analogue s’entrechoquaient tout autour. Certains plongeaient, inexorablement, comme pour lui indiquer quel sort l’attendait, puis réapparaissaient. D’autres, non moins inquiétants, se retournaient brusquement, laissaient voir leur envers, aux contours rongés ou polis par l’eau trop peu froide.
On devinait des montagnes sous-marines, entre deux eaux, souvenir de ces massifs, quelques jours plus tôt dressés vers le ciel. Vendredi, affamé, ne cessait de tourner en rond autour de Hal, dans un espace de plus en plus exigu. Il aboyait faiblement. Puis, soudain, il jeta un regard amoureux à son maître et sauta dans l’eau. Hal le vit s’éloigner, frayant son chemin sans difficulté parmi les parcelles de glace et il disparut à sa vue. Sacrifice sans doute inutile. Hal sentait se dérober sous lui son radeau de banquise. Ce qui avait été un iceberg commençait à basculer sur lui même.

La mesure du temps était plus que jamais impossible. Depuis combien de temps durait ce naufrage ? Dés le premier jour de son arrivée sur l’iceberg, l’océan n’avait cessé de se réchauffer. Hal eut l’impression que tout son séjour sur l’île fondue n’avait duré que quelques brefs instants. Dés le départ, tout était consommé. Le temps se rétractait, fondait lui aussi.
Hal était assis depuis des heures, regardant la mer et ses compagnons glacés, en voie de disparition. Il repensa à ses dernières secondes sur l’Artimon. Non, ce n’était pas une vague furieuse qui l’avait emporté. Il se souvint de cette nuit de crise, à huis-clos, de ces paroles de haine prononcées par Sam. Il se rappela être sorti sur le pont pour se calmer, avoir entendu un bruit de pas derrière lui... La mer était plutôt calme. Il se sentit revivre ces instants comme s’ils étaient tout proche. Comme s’il venait de les vivre. Ce contact mortel avec l’eau n’était pas devant lui, mais derrière lui. Tout s’inversait maintenant. La longue période passée sur la partie visible de l’iceberg devenait un simple battement d’aile du temps, une illusion.
Ensuite, il voyait Sam parler au guide, devant une armoire ouverte, lui offrir une bouteille de whisky, puis une autre. Pendant ce temps, lui, Hal, marchait sur le pont, contemplait la mer, essayait d’imaginer une solution pour sauver l’expédition, minée par les rivalités et les ressentiments.
Il réentendit les pas derrière lui, la marche d’un homme ivre, mais terriblement fort. Un choc enfin, dans son dos, puis tout redevenait blanc et flou.
De véritables rideaux ou voiles roses se déployaient d’un bout à l’autre de l’horizon. Il n’en croyait pas ses yeux. Malgré ses fréquentes expéditions dans les terres et les mers froides du globe, il n’avait jamais vu d’aurores boréales. Hal le rationaliste connaissait parfaitement l’explication scientifique du phénomène. Il ne put s’empêcher d’être saisi d’un sentiment purement religieux, d’un tremblement spirituel qu’il condamna aussitôt comme purement superstitieux.
Peut-être était-ce d’ailleurs une hallucination ? Il n’avait rien mangé depuis longtemps.
Peu importait. Tout était fini, maintenant. Il se laissa glisser. Ses pieds, ses jambes, puis son ventre entrèrent dans l’océan. La morsure de l’eau était celle des dents de lait d’un petit chiot. Il ne souffrait pas. Alourdi par ses vêtements, Son corps descendit lentement de plusieurs mètres entre les plaques de glace immergées.
Après quelques secondes de résistance, il ouvrit la bouche et l’eau envahit ses poumons. Comme il l’avait prévu, Hal se sentit très vite planer au dessus de son propre corps, maintenant étranger à lui même.

Mais son corps n’était pas sous l’eau, comme ceux des noyés. Il gisait sur la glace, hissé par des bras secourables et impuissants. Hal vit l’Artimon mouillé paisiblement à quelques mètres, le moteur tournant au ralenti, et le kayak d’exploration tiré sur la plage. Il vit Eric, Nathalie, Sam, le Commandant Kraig, le guide Inuit Ipotchak, bien vivants, s’affairer autour de lui et tenter de ranimer en vain son corps dur comme de la pierre. Tout près de celui-ci, une autre masse inerte et raide : la dépouille gelée d’un chien fidèle jusqu’à la mort, la gueule encore refermée sur le col de son anorak.

Il vit Nathalie pleurer et lui tenir les mains, Eric murmurer « il n’y a plus rien à faire », Ipotchak et Sam détourner le regard. Alors, Hal comprit qu’il était resté trop longtemps de l’autre côté de l’iceberg.


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