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J'étais à la fenêtre et je vous ai vus
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J'étais à la fenêtre et je vous ai vus par

Dorofeïa s’en va-t-en guerre. C’est fou ce qu’une femme jalouse peut déplacer comme montagnes.

Elle porte ses nerfs dans son ventre Feïa. Bien sûr, ça ne se voit pas sous son petit tee-shirt anthracite. Un rictus abîme sa bouche pendant quelques secondes. Bouche hier en cœur ne sourit plus. Bouche blessée, en harmonie avec le reste.

Quelque chose de grisâtre et de noir émane de son visage las. N’empêche qu’elle marche vite. Malgré la fatigue. L’exaspération la rend saoule.

Elle se dit :

― Je vais la tuer, je vais le tuer aussi. Je n’ai pas eu besoin de chercher loin. Mes soupçons étaient fondés. Oui j’ai fouillé. De fond en comble. Portefeuille, sac, boîte à gants, poche de jeans, de veste. Et téléphone portable. Des SMS éloquents m’ont appris la trahison et offert les éléments pour les surprendre. Les heures et les lieux des rendez-vous, la teneur de leur relation … Des « Je t’aime » en veux-tu en voilà, auxquels répondaient, douloureux, les « Tu es tout ce que j’ai dans la vie ... »
Et, prétextant que les mots étaient exagérés, il a nié. A refusé que je la rencontre. N’a pas accepté que l’on forme un trio dans l’intimité. Dommage car je voulais voir les choses en face, comparer son désir d’elle à son envie de moi ...

Elle jure qu’elle va se venger. Dans le journal elle a relevé les coordonnées d’un détective. C’est pour ça qu’elle marche d’un pas pressé. Pour se réfugier dans l’antre du découvreur d’adultère. Et elle trouve sans difficulté la rue, l’immeuble. Sauf qu’elle passe, lit la pancarte, pas vraiment une enseigne, Gérard Dupont, Affaires privées, et ne s’arrête pas.
C’est bien beau, elle pense Feïa, mais j’ai pas vraiment les moyens. Tant pis. Je conduirai cette recherche moi-même … Tu vas l’avoir ma fille ta preuve, tu vas l’avoir … Ce n’est pas loin chez elle, j’ai l’adresse.

Elle marche. Marche et son cœur tambourine. Colère partout en elle.
Démesure.
C’est à ce moment-là qu’elle l’aperçoit, dix mètres plus loin. Sa haute stature le dénonce. Il va, d’un pas tranquille. On pourrait croire qu’il sifflote.

« Le hasard fait bien les choses, songe Dorofeïa, je tiens mon homme, ou bien le sien ... Il est si beau. Est-il trop beau pour moi ? »

Elle a chaud. La sueur perle dans son cou, entre ses cuisses. Elle entortille sa chevelure cinabre en un gros chignon et le maintient grâce à un stylo bic. Bleu le stylo.
Elle a chaud parce qu’elle est tendue. Elle a chaud parce que c’est l’été.
Elle a chaud parce qu’il vient de s’immobiliser devant la maison de cette femme. L’autre.

Coup de sonnette. Ouverture de la grille. Ses grandes jambes avalent les trois marches qui vont au petit jardin. Une maison de ville. Fleurs de saison en bordure. Une maison pas fermée pour que l’air circule. Fenêtres ouvertes sur la rue aussi. Rideaux de voile rouge anglais en guise de moustiquaires permettent à Feïa d’observer la scène.

Elle ne se cache pas et ils ne la perçoivent pas.

Il caresse cette femme longue et brune vêtue d’un simple grand tee-shirt. Blanc le tee-shirt. Il soulève ce tee-shirt, découvre des seins petits tendus de désir. Il mordille. Il aspire. Ils sont en sueur, comme Feïa, mais ce n’est pas la même sueur, non, c’est terriblement différent. Feïa, elle sue en désespoir de tout.
Sans broncher elle regarde toutes les étapes. Son sexe à lui qui s’érige pour l’autre, musclée et brune de peau aussi, épilée parfaitement, croquante à souhait.
Son pantalon glisse. Il la plaque contre le mur. Lui fait l’amour un bon quart d’heure. Une éternité. Mille ans et plus. Après, il l’embrasse un peu, jette un coup d’œil à la montre, lui sourit et se rhabille. Feïa se dissimule à l’angle de la rue voisine. Elle est meurtrie. Elle a la haine et le chagrin.

Il sort et cette fois se hâte. Pour rentrer. Rentrer et prendre une douche.

Elle retourne chez elle. Il est là. Elle prend une douche. Il la rejoint. Caresse ses gros seins fermes. Mordille. Aspire. Fait l’amour. La fait jouir tout aussi bien que l’autre.
Elle fait l’amour, se laisse mordiller, aspirer et prend son pied. Elle crie fort, un plaisir comme jamais. Et la rage revient. Il traîne un rasoir à côté du savon. Avec le rasoir, elle met un point final à l’histoire. Et avec le savon elle efface le mot faute.

Ça ne l’empêche pas de gerber dans les toilettes. Elle dégueule sur ses mains rougies. Trace légère de sang et vomissure sur son bras.

Elle devient folle. S’essuie à peine la bouche quand elle lève la tête de la cuvette. Du vomi en coulure sillonne sa joue comme un ruban. Un suivez-moi-jeune-homme.

Elle veut partir. Saisit le trousseau de clefs, sort et va démarrer la voiture.

Elle roule, la sueur entre les cuisses. Elle dit in petto je voudrais connaître le goût des seins de l’autre, coincer ma main dans le doux de son sexe chaud à elle. Et mordiller. Et aspirer. Et sentir comment elle prend du plaisir. Et la faire suer. Et lui dire qu’il ne viendra plus.

Feïa s’engage sur la bretelle d’autoroute, musique à bloc, un disque qu’il a laissé dans l’autoradio. Son rock à lui. Passe la cinquième. Double et double encore.

Dans son rétroviseur, une Twingo écarlate. Brillante comme un sou neuf.
Elle reconnaît l’autre au volant, la brune aux petits seins. Elle porte un débardeur fin, presque transparent. Feïa voit les seins qui pointent, comme victorieux. Augmente la vitesse. A l’impression qu’elle va s’envoler tellement elle va vite. Et l’autre suit, et l’autre se rapproche.

Alors là, Dorofeïa, comme elle en a marre de la sueur et des raisons de cette sueur, froidement, elle freine. Elle freine à fond...


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