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Je me souviens de Nicolas Ruwet et de Maurice Gross
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Au début des années 70, les maîtres à penser étaient à la mode chez les intellectuels français. Deleuze, Guattari, Derrida, Barthes, Althusser, Lacan, et les autres : chaque parcelle du champ des sciences humaines avait son gourou attitré. En linguistique, la nouvelle vedette s’appelait Noam Chomsky. L’engouement qui acueillit ses travaux allait faire de l’étude des langues la discipline reine de la décennie.

C’est durant mon année de licence de lettres que je découvrais l’Introduction à la Grammaire Générative de Nicolas Ruwet. Cette présentation se faisait dans le cadre du cours de philologie et était assurée par notre professeur de stylistique, grand spécialiste de l’oeuvre de Marcel Proust. Etait-ce dû au fait que cette présentation d’un modèle essentiellement mathématique avait été confiée à un pur littéraire, toujours est-il que cette nouvelle approche de l’étude du langage m’enthousiasma d’emblée. Les notions de compétence et de performance, l’idée de la capacité du locuteur natif à porter des jugements de grammaticalité, l’étude synchronique des faits de langue et puis ces élégantes analyses dont la représentation sous forme d’indicateurs syntagmatiques ajoutait une touche d’esthétique irrésistible.
A nous les littéraires qui ne disposions pas d’appareillage formel pour appuyer nos argumentations, et qui avions été formés pour faire appel à l’intuition et à l’invention verbale, le formalisme des transformations tel qu’il était présenté par notre professeur de stylistique avait la beauté des phénomènes irréfutables. Le structuralisme nous avait déjà un peu préparés aux analyses systématiques et rigoureuses, mais l’aspect génératif et transformationnel donnait aux démonstrations ce côté dynamique qui tranchait avec les recensements statiques des structuralistes. Et quand nous dérivions une phrase de surface à partir d’une structure profonde, nous avions le sentiment de voir couler la source même du langage humain.

Mes collègues de cette faculté des Lettres et Sciences Humaines de province ne partageaient guère mon enthousiasme. L’anti-américanisme était virulent à cette époque, surtout dans le monde universitaire. Comment un linguiste américain pouvait-il prétendre donner des leçons de grammaire française à des étudiants qui connaissaient leur Guillaume et leur Tesnière sur le bout des doigts ? C’est des maths ! me disait-on d’un air dégoûté lorsque je manifestais mon enthousiasme pour cette approche révolutionnaire.

L’année suivante, pour mon mémoire de maîtrise, je choisissais de faire une étude du langage parlé par les élèves du collège où j’enseignais comme maître-auxiliaire. J’utiliserais et testerais ainsi le formalisme de la grammaire générative pour ce travail sur la performance. Je découvris l’ouvrage de Maurice Gross : Grammaire transformationnelle du français : le verbe, livre qui ne se contentait pas de décrire d’une façon éblouissante des propriétés syntaxiques du verbe français mais qui faisait également une large part à des explications sur les formalismes et à de précieuses réflexions sur les méthodes d’analyse syntaxique.
Deux choses m’avaient intrigué dans cet ouvrage : on ne parlait plus de grammaire générative mais de grammaire transformationnelle. Et le livre ne comportait aucun arbre syntaxique ! J’ai tout de suite eu l’impression d’un travail fondamental, débarrassé du jeu aux règles floues qui nous permettait de faire dériver n’importe quoi à partir de transformations ad hoc, au gré de notre fantaisie.

Au cours de cette année de maîtrise, j’avais écrit à plusieurs reprises à Nicolas Ruwet pour lui demander son avis sur telle ou telle description que je proposais dans mon mémoire. Je n’ai jamais obtenu la moindre réponse. Aussi, lorsqu’une fois ma maîtrise obtenue, on me proposa une bourse qui me permettait d’abandonner mon poste de maître-auxiliaire pour me consacrer à plein temps à un doctorat de troisième cycle, c’est à Maurice Gross que je demandais par courrier de bien vouloir diriger ma thèse.
Ce qu’il accepta immédiatement, à ma plus grande joie.

Les premiers mois que je passais en tant que doctorant furent idylliques.
Je suivais assidûment les cours de Nicolas Ruwet et de Maurice Gross à Vincennes, ainsi que ceux d’Antoine Culioli à l’Institut d’anglais Charles V.
Même si j’étais toujours sensible à l’élégance du formalisme chomskyen et à l’esthétique des ouvrages tels que Cross-over Phenomena de Paul Postal ou Irregularity in Syntax de George Lakoff, et généralement à celle des ouvrages de linguistique de l’éditeur new-yorkais Holt, Rinehart and Winston, l’enseignement de Maurice m’éloignait de plus en plus des représentations chomskyennes telles qu’on les pratiquait encore à l’époque à l’Université de Vincennes.

Le renouvellement de ma bourse d’étude étant subordonné à l’avis favorable de mon directeur de thèse, il me fallait soumettre à Maurice un rapport d’étape qui lui permettrait de juger de l’avancement et de la valeur de mes travaux.
A mi-parcours, je rédigeais donc avec enthousiasme un mémoire sur mon travail de recherche que je donnai le cœur battant à Maurice. Un silence glacial suivit la remise de mon document. Il faut dire que j’avais commis l’erreur (parmi bien d’autres !) d’illustrer mes réflexions par des exemples compliqués (à la mode de ce que faisait Nicolas Ruwet qui n’hésitait jamais à faire intervenir Nicki Lauda ou Georges Pompidou dans ses exemples), ce qui brouillait les interprétations et masquait inutilement les phénomènes à observer.
De plus, j’avais mal choisi mon sujet de thèse. Celui-ci ne se prétait guère à l’identification de propriétés syntaxiques, encore moins à leur représentation sous forme de matrices binaires. Il était trop tard pour changer de sujet. Ah !, me disais-je alors, découragé, si seulement j’avais parlé le portugais, le finlandais ou le grec ! J’aurais pu tranquillement mettre mes pas dans les siens en proposant à Maurice de décrire ma langue à l’aide de sa grille d’analyse -comme lui-même l’avait fait pour sa thèse de doctorat de 3ème cycle en comparant les complétives en français et en anglais-, ce qui me permettrait de montrer la pertinence et l’universalité des propriétés syntaxiques qu’il avait relevées pour le français.
Ma bourse ne serait certainement pas renouvelée. Mon piteux échec donnerait raison à mon entourage qui ne cessait de me demander ce que j’allais faire dans cette galère et sur quelle profession pouvait bien déboucher ce méli-mélo de grammaire et d’informatique qui me dévorait corps et âme. J’allais certainement devoir retrouver mon poste de maître-auxiliaire dès l’année suivante. Une belle carrière de linguiste avortée !

Arriverai-je, avec ma formation littéraire, à me mettre au niveau souhaité ? Les textes d’analyse linguistique dont j’avais été jusqu’alors nourri étaient du style : On sait que l’article un est une tension progressant de l’universel au singulier, c’est-à-dire inscrite entre deux coupes transversales d’une certaine activité de pensée se propageant du large à l’étroit, et que cette tension, en discours, fait l’objet d’une coupe transversale, précoce ou tardive, qui assigne à l’article sa valeur d’emploi (Gustave Guillaume).
Il allait falloir maintenant s’habituer à une littérature tout à fait différente, du genre : Le fait que l’état S° ne trouve pas, dans cette grammaire, son équivalent en terme de mot auxiliaire, explique que le langage produit autorise m=0, ce qui n’était pas le cas pour la production de l’automate (Michel Hughes).
Esprit de finesse, esprit de géométrie ! J’avais parfois l’impression d’être revenu au temps de Turing et que ma mission était d’établir le modèle mathématique qui permettrait de casser le code de la machine Enigma. Le saut épistémologique était vertigineux. J’avais pris conscience que c’était bien de mathématiques qu’il s’agissait et que l’étude du langage avait ici quitté le champ des sciences humaines pour celui des sciences de l’ingénieur. Il me fallait ni plus ni moins apprendre un nouveau métier.

Néanmoins, j’étais bien décidé à me rattraper. Je me lançais à corps perdu dans un travail de fond. Je me plongeais dans les Notions sur les grammaires formelles. Je me mis à lire tous les manuels d’algèbre combinatoire, livres et articles sur la théorie des automates qui me tombaient sous la main. En même temps, je commençais une formation supérieure en informatique à l’Institut de Programmation de Paris-6.
J’arrivais ainsi à mieux comprendre la problématique et les concepts qui sous-tendaient les travaux de Harris. Cette remise à niveau fut parfaitement efficace. Je jetais au panier le travail déjà fait sur ma thèse et recommençais à zéro un nouveau rapport de recherche.
L’enseignement de Maurice nous encourageait à nous en tenir à l’observation des faits, sans nous perdre dans des interprétations philosophiques. Il ne faut pas trop lire, avait-il l’habitude de répondre lorsqu’on le questionnait sur tel ou tel point byzantin de la théorie tranformationnelle. Cette fois, dans mes exemples, Max, Léa et Luc avaient pris la place de Nicki Lauda et de Pompidou ! Et lorsque je remis le rapport de fin d’année à Maurice, l’accueil fut beaucoup plus chaleureux que la première fois.

J’avais l’impression d’avoir un peu regagné de son estime. J’allais de temps à autre discuter avec lui dans son bureau au neuvième étage de la Tour Centrale de Jussieu. J’aimais beaucoup sa personnalité, son humour et sa lumineuse intelligence. C’était émouvant de voir avec quel bonheur gourmand et quasi enfantin il pratiquait son activité de linguiste.
Il se laissait aller parfois à quelques remarques faussement désabusées du genre : Il faut avoir la tête solide, ou Il faut bien gagner son pain !
Un jour, il me parla de sa formation et des difficultés qu’il avait eues à changer d’orientation professionnelle. Il semblait s’inquiéter sur ce que j’allais faire après mon doctorat. Il me dit (ce qui n’était pas pour me rassurer sur mon avenir !) : Tu auras les mêmes problèmes que moi. Venant de la part d’un polytechnicien, scientifique justement renommé et directeur de recherche au CNRS, la comparaison était hors de propos. Plaisantait-il ? Il n’était pourtant pas du genre à se moquer de ses interlocuteurs.

Il y aurait beaucoup à dire sur l’équilibre physique et mental du travailleur intellectuel.
Mon programme de remise à niveau m’avait entièrement vidé. Moi qui avais toujours beaucoup lu, écouté de la musique, participé aux événements politiques et culturels, j’étais devenu comme étranger au monde extérieur et à moi-même.
Ma personnalité était mise entre parenthèses. J’étais devenu complètement monomaniaque au point d’emmener partout avec moi l’énorme ouvrage de Harris Mathematical structures of language et de me mettre à en lire des pages, quel que soit l’endroit où je me trouvais.
Ma solitude était grande. A cette époque, dans le milieu qui était le mien, l’idéologie pesait son poids et le dogmatisme tenait souvent lieu de réflexion.
On me reprochait d’avoir trahi en tournant le dos à mes études littéraires pour rejoindre le camp de mathématiciens ou, plus grave encore, celui des informaticiens. A cette époque, le mot informatique n’évoquait pas un Mac Intosh mais des hommes blafards en blouse blanche évoluant dans des locaux aseptisés. Les ordinateurs n’étaient utilisés que par l’armée et la grande industrie. Avant 1984, Big Brother était une menace encore crédible.

Mon entourage me menait la vie dure pour que je reprenne une activité professionnelle normale.
La découverte, trois jours après sa mort, du corps d’Emile Benveniste, décédé seul dans une chambre d’hôtel du Quartier Latin sans que personne apparemment ne se souciât de son absence, me montrait le destin qui m’était promis si je continuais à faire ainsi le vide autour de moi.
Je décidai de terminer rapidement mon doctorat de troisième cycle et passai ma thèse avec succès. Après avoir obtenu mon diplôme en informatique, je m’éloignais provisoirement de toute activité de recherche.

Maurice avait vu juste. Ma vie professionnelle a pris une orientation pour le moins non conventionnelle. Après mon doctorat de troisième cycle, j’ai travaillé à la télévision. Je suis parti ensuite à l’Université de Californie de Los Angeles pour finir ma formation sur l’écriture cinématographique et démarrer un projet de grammaire du film. J’ai eu l’occasion d’y rencontrer Coppola qui m’a donné le meilleur conseil qui soit : Go your own way !

La linguistique était ma passion. Et ma déception fut amère d’avoir dû renoncer à l’exercer. J’ai longtemps réfléchi sur les raisons de ma décision.
Ma formation littéraire me faisait envisager avec réticence ce que je pensais être le travail besogneux et ingrat du scientifique. Maurice a passé sa vie à bâtir une architecture méthodologique dans laquelle je n’aurais pas pu inscrire avec bonheur l’activité du linguiste adulte, libre et inventif que j’aurais voulu être. Les chercheurs ne sont-ils pas comme les artistes ? Leur ambition première est de faire œuvre originale et d’associer leur nom au progrès de l’humanité. C’est bien là le moteur de toute activité scientifique d’envergure. Aucun chercheur authentique n’a pour objectif secret d’être le tâcheron zélé d’un maître, aussi prestigieux soit-il. Le meurtre du père est souvent salutaire.

Il serait ridicule de ma part d’émettre le moindre jugement de valeur sur le gigantesque travail de classification effectué par Maurice et son équipe.
J’ignore si les lexiques-grammaires seront réellement à l’origine d’applications majeures et quelle sera leur postérité. L’histoire des sciences nous oblige à la prudence. Les chercheurs en linguistique me font parfois penser à cet étudiant intervenant à un congrès sur le traitement automatique du langage auquel je participais récemment. Ce thésard protestait avec véhémence contre la présentation d’un moteur de recherche. Il mettait en doute, compte-tenu de l’état de la connaissance dans le domaine, la possibilité de faire une recherche en texte libre et criait à la supercherie parce qu’on osait présenter cette réalisation alors que les linguistes n’avaient pas encore réussi à se mettre d’accord sur la définition de ce qu’était un mot. S’il avait fallu attendre que les spécialistes du traitement automatique du langage aient terminé leurs descriptions exhaustives, nous ne bénéficierions aujourd’hui ni du traitement de texte, ni des hyperliens, ni d’Internet, ni de la reconnaissance vocale, ni de Google, ni de XML !

Ces dernières années, j’ai eu l’occasion de revenir à Jussieu où l’on m’avait chargé de donner quelques cours d’initiation à la linguistique formelle.
Un soir, à la sortie de ma salle, j’eus la surprise de rencontrer Maurice.
Sachant que j’étais dans les locaux, il avait eu la délicatesse de faire le déplacement pour venir me serrer la main. Vingt ans après, il avait peu changé. Son regard pétillait toujours de la même flamme d’intelligence et de malice. Et cette façon de parler doucement en rentrant régulièrement la tête dans les épaules ! A ma totale stupéfaction, il me demanda de l’excuser de n’avoir pas pu m’accorder tout le soutien qu’il aurait fallu à l’époque de mon doctorat. Cette remarque m’a bouleversé. Il avait déjà tant fait pour moi en m’encourageant et en me prodiguant ses conseils, sans parler des multiples interventions qu’il fit afin d’obtenir le prolongement de ma bourse !

A chaque fois que je traversais à pied le Pont d’Austerlitz, mes regards se dirigeaient vers les fenêtres du neuvième étage de la Tour Centrale de l’Université de Jussieu.
Imaginer que Maurice était là, à son bureau croulant sous les papiers et les notes, avait quelquechose de réconfortant. Le grand scientifique qu’il était m’a appris l’exigence intellectuelle et l’humilité. Cet homme passionnant, chaleureux et profondément humain m’a montré qu’il fallait toujours aller au bout de ses ambitions. Il fait partie de ces êtres dont la rencontre compte dans la vie d’un homme.
Sa disparition m’attriste considérablement.


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