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L'Opacification
par 
Présentation de l'auteur Henri Cachau
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Peintre, sculpteur, Henri Cachau est aussi poète et écrivain. Il a publié un recueil de nouvelles intitulé "Le quotidien des choses".

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L'Opacification par

Sachant que la mort fait partie intégrante de la vie, qu’il n’existe ni apprentissage ni accoutumance à la douleur, seule une idée vague, chaque patient se confrontant à sa seule souffrance, variable selon son exponentielle courbe, dans ce provincial cercle d’anciens coloniaux –bien que s’en défendant les gens sains relativisent le calvaire de leurs proches – tous furent atterrés lorsqu’ils apprirent l’imminente fin de celui qu’ils surnommaient, par égard à son lieu de naissance : Ramuntcho.
Un type longiligne et svelte, tout en nerfs, fibres et malice, du genre pelotari vieilli ou ceps précocement racorni par des péripéties vécues sous des latitudes équatoriales, dont il tirait ces truculentes anecdotes qu’il narrait avec un goût prononcé pour l’hyperbole à ces adhérents de ce club d’anciens baroudeurs, l’ayant unanimement déclaré conteur hors pair, et par conséquent aujourd’hui se désolant de sa prochaine dis-parition.
Un pilier jugé inébranlable de ce bar aux décorations et tentures exotiques, usagées, dont les trognes quasi momifiées par l’alcool et la syphilis des affiliés de l’amicale, presque se confondaient avec les têtes naturalisées des fauves, buffles et antilopes, qui usait d’une cocasserie toujours renouvelée lorsqu’il racontait ces invraisemblables épisodes ou plus Tartarin que Savorgnan de Brazza, il s’octroyait ce rôle de bouffon lui ayant permis dans de périlleuses circonstances, alors qu’à ses dextre et senestre tombaient sous les sagaies ou machettes ses coreligionnaires blancs, de s’en tirer sain et sauf grâce à des stratagèmes et une alacrité naturelle lui ayant permis de prendre à contre-pied leurs malheureux faux pas...

Entre autres, ineffable la narration de cette chasse au rhinocéros blanc, alors que désarmé, chargé par l’animal furieux, sous le regard ébahi des traqueurs et rabatteurs indigènes, d’une feinte il réussit à esquiver la brutale attaque du mastodonte en se soustrayant au dernier moment de sa trajectoire par le biais d’un écart dignes des meilleurs toreros landais !
Cependant, moins glorieuse celle de son ultime safari assuré en l’honneur de gogos venus depuis la capitale solliciter ses talents de Nemrod, durant lequel, déjà vieilli, atteint par la maladie, il confondit gnous et chèvres, à coups de chevrotine en réduisit certaines à l’état de tapis de sol ; une erreur de tir qui déclencha de la part d’autochtones vexés une chasse à l’homme dont il réchappa en se cachant dans un massif d’épineux. Une situation délicate d’où ses compagnons de safari, soulagés et hilares, le sortirent une fois l’alerte passée, vexé et meurtri de micro déchirures, dont les multiples plaies, mal cicatrisées, vite révélèrent un fort taux de diabète et des problèmes sanguins nécessitant son rapatriement, puis une hospitalisation durant laquelle en salle de radiographie, inquiets sur son état les spécialistes parleraient d’opacification, de rayons X. Des termes qui malgré l’inconfortable situation et la brûlure du liquide lithique, le firent s’esbaudir, rebondir sur ce terme lui remémorant cette guerre oubliée de pacification qu’il ne menait plus qu’envers lui-même, en réalité n’ayant jamais cessé depuis un demi-siècle et dans son esprit et de par notre vaste monde…
Un type facétieux mais pragmatique ce Ramuntcho, qui lors de son passage sous les drapeaux, à l’instar de son grand-père ayant souffert mille morts aux alentours de Douaumont ou de son père à Dien Bien Phu, n’ayant survécu comme la majorité des bidasses subissant les ordres contradictoires d’une incompétente hiérarchie, que grâce à l’ingurgitation de picrate et de petit gris, à son tour se sortirait de ce méchant guêpier par la consommation immodérée de ces drogues légales, à la longue lui provoquant une récurrente tachycardie entortillant les médecins militaires, sans succès essayant de le requinquer afin de lui faire regagner cette Kabylie où ses copains du contingent, à peine au fait de cette guerre dite pacificatrice qu’ils menaient, tombaient dans des embuscades avant d’être émasculés ou égorgés par le biais d’une laryngectomie barbare au nom révélateur de « sourire kabyle », pratiquée à l’aide d’un vilain poignard et sans anesthésie locale !...
Donc, un filou, qui une fois le conflit Algérien terminé, convaincu des charmes de l’Afrique y demeurerait dans les confins, y mènerait une vie de mercenaire l’obligeant, pour s’assurer de sa survie, à utiliser des tours de magie et autres ruses, à abuser les locaux en leur faisant absorber des mixtures alcoolisées de son cru troublant l’esprit des meilleurs sorciers, derechef lui octroyant des pouvoirs surnaturels ; battus sur ce terrain des subterfuges, bientôt ces griots ou enchanteurs le qualifieraient de diable en personne ! Lui conférant ce titre d’avantageuses situations dont il abuserait durant ces décades passées à hauteur du treizième parallèle, uniquement afin d’échapper à toutes sortes de troubles, de bassesses, de trahisons, avant que ces mauvais alcools et tabacs n’occasionnent dans son organisme les ravages que l’on subodore…

Un type agaçant que ce patient goguenard, dont l’amaigrissement laisse à l’œil exercé du praticien deviner une robuste constitution, aujourd’hui rognée par une révolution de cel-lules malignes s’activant à hauteur de son larynx, qui d’un air bravache sourit à l’énonciation du diagnostic asséné par l’homme de l’art droit sorti d’une énième intervention chirurgicale ; encore équipé de son espèce de pyjama de couleur vert d’eau, avec son étrange bonnet fiché sur l’arrière de son crâne et son masque reposant de guingois à la base de son coup.
Assis de trois-quarts sur son siège ergonomique, seul luxe de lieux quasiment vides et immaculés, tout au long de sa péroraison technique, d’où ressortent les termes d’incision, d’ablation, de curage ganglionnaire, de trachéotomie, de laryngectomie – des mots ravageurs ayant fait frémir, puis s’effondrer plus d’un patient, frappés de crise nerveuse entre ses bras – le chirurgien maintient son inexpressif regard fixé sur l’un des angles de la pièce, tache d’éviter celui ironique de son interlocuteur, se souvenant lui des parties génitales et gorges méchamment tranchées d’anciens compagnons du contingent.
Mal à l’aise il se lancera dans une méticuleuse description d’un éventuel processus opératoire, insistera sur les handicaps futurs, notamment la consécutive perte de voix, psychologiquement si difficile à supporter, avant de conclure en haussant le ton, une inflexion agressive qui n’échappera pas à la perspicacité de l’aventurier, par un incontournable trait de morale soulignant l’inconséquence de la majorité des cancéreux, tôt ou tard rattrapés par leurs excès...
« En ce qui vous concerne, la taille apparente de la tumeur et les ganglions périphériques dénotent un cancer avancé de la gorge. Et bien qu’aujourd’hui nous soyons susceptibles d’en guérir la majorité, demeurent des perspectives de rémission ou de guérison aléatoires, avec des risques de récidives selon l’atteinte profonde des tissus. Je présume que les causes ne vous sont pas inconnues, presque méritez-vous ce châtiment de longue date espéré ou attendu peut-être ! L’abus d’alcool, de tabac et de filles, n’est-il pas, hélas, l’apanage des coloniaux ? Dans ce cas précis, sachez que je ne m’apitoie nullement sur les souffrances que vous encourrez. A vous, si vous en êtes capable, de les offrir en rémission de vos fautes à un quelconque dieu tribal ! »...

Dès cette première entrevue, entre ces deux êtres il n’y eut pas d’entente cordiale, seule s’afficha une mutuelle incompréhension, car si l’un croyait à la science, aux bienfaits quelle est censée apporter au genre humain, l’autre n’y croyait guère ; son passé de flibustier ne l’incitait qu’à compter sur les occurrences heureuses ou malheureuses, que la vie malgré son opacité générale lui avait jusqu’ici procurées et qu’en son for intérieur il sollicitait encore... Et voilà qu’un pédant bardé d’un théorique savoir, s’apprêtait à disposer de son corps, de son avenir proche, s’octroyait le luxe de lui faire la morale en le jugeant du haut de sa déontologie : adulte mais irresponsable ! Eh bien non ! Quoique fragilisé par des cellules actives lui bouffant larynx et pharynx Ramuntcho résisterait, ne s’en laisserait pas compter par ce blanc bec, qui avec un évident plaisir dénotant morbidité et sadisme intellectuel, se complaisait à lui décrire ce cancer de la gorge dont il se savait porteur depuis l’âge de sa première cibiche, car n’était-il pas en tant que mortel, déjà en équilibre instable entre vie et trépas depuis le jour de sa naissance ! Une balle perdue, un poignard, une sagaie, une flèche, une machette ayant à tout instant, depuis un quelconque recoin de savane ou de brousse pu l’atteindre, les grands prédateurs ou nettoyeurs naturels s’y repaissant des restes humains. Il y avait belle lurette qu’il s’était renseigné sur les risques encourus suite à ses abus, et ces années de rabiot accordées par il ne savait quel esprit ou démon de lieux successivement fréquentés, jusqu’à ce jour lui avaient permis, durant les heures méridiennes de sieste obligatoire, d’anticiper sur l’arrangement de ces misères physiques qui tôt ou tard l’atteindraient.
Aussi, malgré la fatale annonce et la médicamenteuse nausée opacifiant son esprit, ni l’épouvante, ni l’effroi ne prendraient sur son vieux cuir de bourlingueur, et de cette leçon doctoralement administrée il saurait à bon escient la retourner à son contempteur qui, sans un regard d’apitoiement, lui prescrivit une série d’examens complémentaires…

Ce soir-là, veille de l’opération de leur ami Ramuntcho, le colonel Blondeau président du cercle des 3A (Amicale des Anciens d’Afrique) n’eut pas à se faire prier pour qu’un silence s’établisse, très peu de toux, de traînements de pieds et de bruit de chaises parmi les membres présents, tant sa communication était attendue et crainte. Le vieux militaire se frisa ses moustaches poivre et sel, se racla la gorge puis d’une voix rauque lança à ses compères : « Notre ami Ramuntcho, je l’ai trouvé assis au beau milieu d’un caravansérail de moribonds en phase terminale, en train de leur prêcher une surprenante bonne parole. Sans doute qu’au préalable avait-il chauffé l’ambiance, plutôt réfrigérée dans ces lieux faussement hospitaliers, et je pense que l’anecdote des crocodiles dont vous connaissez les péripéties : cette traversée d’un marigot exécutée en sautant d’une carapace sur l’autre de sauriens préalablement gavés, avait déjà produit son désopilant effet. Tous ces morts vivants, malgré les amicales fâcheries des infirmières les incitant à plus de modération sur le tabac et l’alcool, qu’en catimini et confraternellement ils se partagent avant leur dernier assaut contre la camarde, se bidonnaient d’une façon que l’on eut pu juger indécente sans la connaissance de cette peur panique inhérente à leur imminente disparition.

Il est évident que notre conteur, apparemment maître, comme il sut brillamment nous le démontrer, et de sa parole et de son destin, lucide malgré sa connaissance de l’inéluctable, rassérénait les esprits de ses misérables compagnons en leur déclarant ceci : « Mourir d’un cancer la belle affaire ! Puis-que de naissance nous sommes porteurs de gènes tout aussi malveillants. Toutefois, ils nous auront permis de vivre en bonne santé jusqu’à ce jour, ainsi qu’échapper à d’autres calamités ou morts précoces. Songez aux accidents, à la grippe espagnole, à la canicule, aux crimes, guerres, parricides, pandémies, naufrages et autres attentats dont nous sommes sortis indemnes ! Maintenant, notre seul but est de passer outre l’assurance d’une vie meilleure ici bas, de nous consacrer à l’exclusive jouissance de notre sort de condamnés. Sachez que nous ne trouverons personne pour venir nous disputer notre souffrance, aussi jouissons-en ! »...

Autour de lui, hébétées ou ahuries, sonnées par les sédatifs, l’alcool, le tabac et les lourdes thérapies, les têtes cadavériques affichaient un même rictus, comme une sorte de sourire kabyle figé correspondant à leurs lèvres effilées, d’un rouge sang maladif tranchant d’une vilaine cicatrice leurs blafardes figures… Quand il m’aperçut, comme pris en faute, d’un mouvement rapide Ramuntcho essaya d’éteindre son havane, puis comprenant l’inutilité de son geste, le reprit en bec (commissure gauche), avidement se mit à tirer de longues et savou-reuses bouffées avant de me rejoindre d’un pas mal assuré sur le pas de porte de leur salle commune, d’où il m’invita à le suivre à l’écart. Là, et croyez que j’en fus surpris, en pleurs notre impayable pitre s’effondra sur mon épaule, puis se reprenant me fit part de ses dernières volontés ! »...

Il s’agit d’un laconique testament dont je tairai ce qui touche aux siens, uniquement vous ferais part du seul côté facétieux qui nous intéresse. Il souhaite qu’avant l’incinération, chacun de nous arrose d’un meilleur whisky sa dépouille, tout au-tour y dépose quelques brisures des meilleurs cigares cubains. Ainsi devrait-elle, à l’égal des bûchers indiens brûler avec moins d’âcreté, restant à savoir si les douces vapeurs d’alcools et de havane agréeront aux muqueuses d’un quelconque Très-Haut, me dit-il en me remettant l’enveloppe… Ensuite, bien que connaissant l’inutilité de mes propos je l’ai rassuré, lui ai indiqué que les trachéotomies étaient monnaie courante, que souvent l’amélioration était au bout. Il me laissa pérorer, ne m’interrompit pas, quand à bout d’argument je fus victime d’un blanc, d’un air narquois il me sourit, puis sortit de sa table de chevet une ardoise et un bâtonnet de craie, avant d’y transcrire ceci : « Si j’en réchappe, muet, je ne correspondrai que par l’intermédiaire de ce matériel scolaire »...
Devant mon étonnement feint, sans le relever il poursuivit en me disant : « Mon vieux, si je m’en tire, j’en ressortirai aphone et crois-moi, pour un bavard de mon espèce cette mutilation est le pire des handicaps. Dorénavant je vivrais une véritable opacification des sens et de l’affect si tu vois ce que je veux dire. Fini le chamanisme ! » …
Je lui rétorquais qu’après son rétablissement, si par malheur il en était ainsi, il se rattraperait par l’écriture, la narration de ses invraisemblables aventures, étant donné que de nos jours peu de personnes peuvent se targuer d’une vie aussi riche que la sienne, peut-être qu’un manuscrit en vue d’un futur ouvrage lui permettrait d’occuper ses pensées...
Goguenard, longuement il me fixa, me défia, puis d’un mouvement lent, décomposé, fit ce geste horrible correspondant à ce barbare égorgement que vous imaginez. Ensuite, il me demanda de lui remettre l’objet que vous savez, puis après en avoir vérifié l’état de son fil à l’aide de son pouce, d’un geste d’adieu m’invita à me retirer. Voici mes amis la relation de cette dernière entrevue, j’espère que demain nous en saurons plus sur la réussite de l’intervention chirurgicale…
Ce soir là, la réunion des 3A, s’acheva dans la morosité, chacun des adhérents pressentait l’inévitable ex-tinction de la ‘Voix’ de leur cercle…

Dans sa phase de réveil, à demi inconscient, Ramuntcho,vainement essaya d’interpeller les soignants passant à sa portée, tenta de répondre aux questions de l’anesthésiste vérifiant son état, jusqu’à ce qu’effrayé, comprenant qu’ils ou elles lui demandaient de répliquer à l’aide de signes, il sut qu’il était définitivement mutilé.
Dès lors, les hurlements qu’il lui sembla porter afin de soulager sa rage, loin de rebondir sur les parois de la salle d’éveil, interminablement résonnèrent entre les parois de son pauvre cerveau…
Bien plus tard, ayant regagné sa chambre, malgré l’embarras de l’appareillage il réussirait, avant la visite du chirurgien, à s’emparer de l’objet, à le glisser sous ses draps… Peu après, accompagné d’une nuée d’internes et d’infirmières celui-ci vint se planter au bout de son lit, d’où pontifiant et sans un regard pour son patient il énuméra les séquences opératoires, vanta leur apparente réussite, avant de s’interrompre intrigué par l’ardoise posée sur la poitrine du grabataire, portant cette sibylline inscription dont sa lecture lui fit immédiatement suspendre son monologue :
« Entreprise d’opacification réussie. Merci pour ce sourire kabyle ! » …
Intrigué, presque à le toucher, le chirurgien se rapprocha de notre ami, se pencha afin de lui rétablir sa canule mal disposée avant de graduellement, sans un mot ni plainte s’effondrer sur le lit…

Une lame effilée de sagaie venait adroitement de lui transpercer le cœur…


© Henri Cachau. 2008
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