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Le Mermoz
par 
Présentation de l'auteur Henri Cachau
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Peintre, sculpteur, Henri Cachau est aussi poète et écrivain. Il a publié un recueil de nouvelles intitulé "Le quotidien des choses".

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Le Mermoz par

Semblait-il chanceux ce type ou alors feignait-il avec brio cet euphorique état qu’on rencontre chez certains prédestinés : jeunes amoureux ou récents millionnaires. D’une exquise civilité repérable tant dans son port que dans son vestimentaire, mais déjà un peu gris, offrant une énième tournée aux rares consommateurs relativisant son incertain laïus... Un dernier verre avant d’aller prendre l’ultime train de banlieue qui le rapatriera chez les siens, une famille composée d’un chien, d’une femme et de deux enfants, pour cause de cherté de vie parisienne repoussée aux confins de la Beauce : pas de voisins à des lieues à la ronde, mais visibles depuis leur salle de séjour les tutélaires flèches de la cathédrale... Lui feront-ils fête ? il n’en est pas sûr, hormis le Briard qui ne demande rien, s’attache c’est tout... Comme s’il était coutumier du fait, que chaque soir il rentre saoul, alors qu’il est la ponctualité, la paternité, la fraternité mêmes ! Bien que ce soir ce soit différent, vraiment différent des autres soirs : « M’entendez vous les gars ? J’ai gagné au tirage ! – pas un pactole pouvant lui permettre de changer de vie, d’ouvrir une librairie ou plutôt un sex-shop, puisque cette pornographie dont il raffole alimente ses fantasmes, mérite qu’on prenne sa défense contre ses plus féroces adversaires, les bigots et autres culs serrés – Une croisière pour deux personnes en Méditerranée, ce qui me laisse libre choix concernant mon accompagnatrice, si vous voyez ce que je veux dire ! »...

Lui, un type qui n’a jamais eu de chance ni aux jeux ni en amours, une constatation facile toutefois, personne ici-bas ne pouvant se dédouaner d’une élection fantaisiste de la part de dieux inconséquents : ne sommes-nous pas emportés autant par leurs chutes qu’élevés par leurs gloires passagères ? Une guigne qui le poursuivait, inévitablement le faisait opter pour le camp des ressentis, en lieu d’une fraternelle et apitoyée indignation suscitait l’ironie de ses familiers. Une malchance qui l’amena à se garantir des paris et autres jeux de hasard, d’ailleurs n’y en a-t-il pas une bonne dizaine d’affichés sur le présentoir de ce bistrot, suffisants pour espérer se refaire une santé financière ? Mais ce soir il s’abstient, ne souhaite pas voir dame fortune à nouveau lui tourner le dos après lui avoir, sans doute erronément, octroyé ce fichu cadeau...

...« Voyez les gars, jamais joué, ni loterie, ni petits ou grands chevaux, ni grattage, ni tirage, ni casino oh ! oh !... Rien, nada, une vie comme la vôtre se résumant en métro, boulot, dodo... Seulement une bouteille de mauvais champagne gagnée par mon aîné lors d’une bourriche scolaire, il souhaita que nous la buvions le soir même, le lendemain nous étions malades comme des bêtes... Alors, une croisière qui s’amuse, ça se refuse pas, et pour deux personnes s’il vous plaît... Quoique à cette heure je ne sache encore en quelle compagnie féminine, si vous voyez ce que je veux dire ! »...

Les derniers clients sont prêts à se dissiper dans les ténèbres, sont-ils las d’entendre ce poivrot dégoiser ? ou ponctuels quant à la fermeture, bien que la retardant au maximum, parce que indécis, soucieux face à la nuit qui s’avance, distraitement écoutent ses conneries, parfois le reprennent : « Ah, ouais, une croisière de luxe sur le Mermoz que tu dis, mais c’est un vieux rafiot... Moi si j’avais à choisir j’aurais préféré les caraïbes ou la barrière de corail sur le Norway ! »...
Puis, silencieux, leur nez plongé dans leur bock, avant la levée de l’ancre ils y repèrent l’angoisse surfant sur une écume de mousse...

Jusqu’à cette inattendue/inespérée désignation, bien que dans ce monde rien ne lui semble à sa place, ce type s’accordait n’avoir jamais essayé de provoquer son destin, non par pusillanimité ou crainte d’un inutile engagement, mais par simple acceptation d’une fatalité. Un état de velléitaire en son temps dénoncé par ses parents, qui le houspillaient sur sa frilosité, son incapacité à essayer changer le cours de son insipide vie ; force étant d’en subir ou modifier l’orientation en mieux ou en pire ! Un fatalisme qu’il se reprochait, qu’il rapportait à une lucide prise de conscience, le conduisant à surtout ne pas usurper la place d’un autre plus chanceux. Aucune trace dans ce postulat , ni de charité chrétienne ni de morale passéiste, plutôt un scrupule enraciné, celui de n’être pas à la hauteur d’un bouleversement qui vous échoit sans que vous l’ayez sollicité, par exemple sous la forme de cette inespérée croisière en Méditerranée...
Pour l’heure (bien au-delà de minuit), ballotté dans ce wagon appartenant à une rame passablement fatiguée, il songe à cette coïncidence ayant à son insu, par le biais d’un tirage au sort effectué en présence d’huissier, fait se correspondre ses fantasmes avec leur possible réalisation. Un réel coup de chance lui offrant cette croisière sur le Mermoz, qu’il envisage libertine, avec d’innombrables starlettes forniquant entre pont et entrepont, pon ! pon !...
Le type rigole, par association d’idée –aidé par l’ivresse ? – songe à l’aviateur, à ce héros des temps modernes, à sa disparition aux commandes de son hydravion Croix-du-Sud, qui opportunément refait surface sous l’aspect d’un blanc paquebot, un des premiers à avoir effectué des croisières, avec cabines monacales et bats-flancs à l’ancienne... Il se remémore l’étonnant après-midi qu’il vient de passer, durant lequel, après qu’il se fut acquitté du droit d’entrée pour ce salon de l’érotisme, espérant y passer in-cognito dans cette cohue d’hommes y défilant dans ses travées, il s’y vit fêter par des hôtesses en petites tenues avant d’être honoré en tant que ‘cinq millième visiteur’. Ensuite, sous une batterie de flashs et les regards envieux de mâles n’ayant pas bénéficié de ce choix, un officiel – espèce de souteneur, vivant reflet de ce glauque milieu – lui remettait les billets correspondant à l’inespérée croisière... Il en fut tellement surpris qu’il sera incapable de profiter de cette aubaine, avec ces croupes, ces seins et lèvres siliconés, ces sourires carnassiers ; le temps qu’il songe laisser ses mains balader sur ces protubérances il se retrouva seul, enveloppe en mains, un instant pensera la déchirer ou la remettre au premier quidam rencontré, avant qu’il ne se ravise, assuré que même voué à la malchance, sur ce coup-là, par compensation le hasard lui offrait un superbe lot de consolation...

Lorsque il descend dans cette gare isolée, y enfourche son vélo, ça se bouscule dans sa tête et dans son estomac, et c’est en zigzaguant tel un marin en goguette qu’il tache de regagner son domicile. Ce parcours en plein air lui permet de se dégriser ainsi que réfléchir sur la réception qui l’attend ; un accueil qu’il envisage glacial. Mais l’homme a du recours, il se retranchera derrière l’exécution d’heures supplémentaires, l’absence d’un collègue, un dossier urgent à traiter, etc., adroitement parera aux récriminations de son épouse qui défaite par l’attente, inévitablement lui parlera d’achat d’un téléphone mobile : « Tu sais combien je m’inquiète en ne te voyant pas débarquer au train de 19 h 15, sans compter avec les enfants qui te réclament... Ainsi pourras-tu nous aviser des causes de tes prochains retards ! »... Evidemment alertée par cette intuition féminine maintenant leurs sens en éveil, soupçonneuse, madame s’est rendue compte de l’ivresse de son époux, elle lui en fait le reproche puis se répand en pleurs... Il est vrai qu’imbibé d’alcool et préoccupé par cette croisière imaginée sous l’aspect de suggestifs scénarios – un lupanar flottant, des actrices survoltées, l’équivoque des situations – monsieur ne s’est pas garanti de la suspicion de son épouse en suçant cachous ou pastilles anisées... « Oui chérie, un peu trop arrosé le départ du grand Marc... tu sais ce rigolo venu lors de notre crémaillère ! »...
Elle ne s’en souvient pas, mais exténuée l’engage à regagner leur chambre : « Rends toi compte, déjà trois heures du matin. Encore heureux que demain ce soit samedi, nous aurons le temps d’en reparler ! »...

La journée s’annonce difficile, et le type ne sait comment annoncer à son épouse l’octroi, par cet organisme dont il souhaite taire la raison sociale, de cette croisière, ainsi lui révéler son passage dans ce salon de l’érotisme. Jusqu’en milieu de matinée il essaiera de trouver de convaincantes explications, pourquoi pas un cadeau de sa ‘boîte’ aux plus méritants de ses employés ? Car ces compromettants billets se trouvent dans la poche de son veston et il se pourrait qu’elle les y découvre, puis l’interroge sur cette échappatoire qu’il semble se réserver, puisque d’une croisière en Méditerranée –son rêve – en refuserait-elle l’éventualité ? Avec appareillage prévu à Barcelone, cette ville multiséculaire, chaude, métissée, battant au rythme du sexe, dont il ne connaît que les familières représentations : ‘la Sagrada Familia’ de Gaudi, ‘le Barrio Gotico’... Le voilà pris aux rets de ses mensonges, car ce qu’il craint ce n’est pas l’envisageable refus de son épouse, mais son acceptation, donc ses imprévisibles réactions une fois qu’elle se verrait confrontée à cette faune partouzant entre coursives et pont, pon ! pon ! Le probable réveil d’une sexualité jusque là annihilée par les soucis domestiques, les enfants, le chien, celui d’un tempérament libéré de toutes entraves ; il subodore que l’innocence, ignorante ou feignant de l’être, adroitement sollicitée peut sombrer dans la dépravation ! ... Il se tourne et se retourne dans son lit, déjà à diverses reprises ses enfants sont apparus, ils espèrent le réveil de leur père, mais c’est elle qui d’un air renfrogné en lui apportant son petit déjeuner, vient quérir LES EXPLICATIONS !...
Dehors il fait grand jour, par les croisées les flèches de la cathédrale de Chartres se détachent sur l’horizon... Il invoquera un déplacement pour Barcelone, la maison mère ayant décidé l’installation d’une succursale en Catalogne...

La veille de l’appareillage, l’heureux élu parcourra ‘las Ramblas’ et quartiers chauds en recherche d’une professionnelle acceptant les principes d’une croisière libertine ; les filles sollicitées, soit par incompréhension ou méfiance –mais était-elle aussi folle cette proposition de débauche ? – déclineront son invitation... S’il en fut déçu, la nuit précédant le départ, l’homme poursuivra sa rêverie érotique, le Mermoz déjà vieux rafiot en comparaison des derniers bâtiments de luxe croisant en Méditerranée, devenu ce lupanar bruissant de feulements et râles amoureux dominant le bruit sourd et cadencé des diesels... Juste avant la levée de l’ancre, sur une carte postale offrant une vue de ‘la Sagrada Familia’ il écrira ceci aux siens : « Deux flèches, plus chahutées que celles de Chartres, depuis mon bureau ayant une superbe vue sur ce chef-d’œuvre de Gaudi, je me souviens que vous aussi bénéficiez d’une semblable protection ! »...

Calme plat, le ciel est beau, la mer est belle, encalminé à quelques miles des Baléares le Mermoz, ses machines à l’arrêt, à peine tangue et roule sur la grande bleue... Sur son unique pont, profitant du soleil déjà haut et de leur automne avancé, de vieilles et décaties personnes l’occupent. Ils sont soit recroquevillés dans leurs transatlantiques, soit soutenus par des infirmières accompagnant leurs petits pas vers la proue du paquebot, espèrent l’atteindre avant l’heure de l’apéritif...
Pas de starlettes ni de producteurs de films cochons, seuls de décrépits individus s’accrochant à leur reste de vie et aux montants des bastingages... On frissonne de dégoût en songeant à ce pauvre type, qui dans la fleur de l’âge, trompé sur la périodicité des dites croisières et l’irréalité de ses songes, s’est retrouvé isolé en compagnie de gérontes ; assailli pour ne pas dire harcelé par d’impudiques rombières, habituées à se payer du gigolo afin de satisfaire leur lubricité, qui d’un regard torve et lascif lorgnent sur cet appétissant quinquagénaire...

Du poste de commandement, dont l’une des écoutilles est ouverte, on perçoit la conversation suivante : « Radio, vous contacterez la capitainerie du port de Palma, leur annoncerez que nous avons un refroidi à bord. Un type d’une quarantaine d’années qui a mis fin à ses jours en absorbant une forte dose de barbituriques. Croyez moi, il aurait mieux fait de se jeter par-dessus bord au lieu de se répandre dans sa cabine, car il a eu des remords. Un plongeon nous aurait évité toutes tracasseries avec ces autorités qui vont s’en mêler !... Sûr qu’il détonait parmi notre cargaison de vioques et de birbes, mais nous tâcherons de minimiser son geste, la croisière doit s’amuser n’est-ce pas ?... Il laisse une lettre sans notables explications, un salmigondis, avec ceci en guise d’épitaphe : homme libre toujours tu chériras la mer... À la réflexion, il se pourrait que cette vision d’une future décrépitude lui soit devenue insupportable... Mais surtout, quartier-maître, ne me demandez pas mon avis sur cet acte qui lui appartient, car si ce type en a terminé ici-bas, en ce qui nous concerne les emmerdes commencent ! »...


© Henri Cachau. 2007
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