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Les rideaux du soleil
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Les rideaux du soleil par
C’était l’hiver à Caen et on n’en voyait plus le bout. Pour se réchauffer, j’avais eu comme idée d’aller m’acheter des cigarettes en bas de chez moi. J’habitais un petit appartement avec Emily, en plein centre-ville. Le tramway passait juste en dessous.
C’était bruyant. J’avais besoin de calme pour écrire. Je n’écrivais pas souvent...

En sortant de chez moi, des gens que je n’avais jamais vus, y en avait des tonnes. Je ne les aimais pas beaucoup et me contentais toujours de les ignorer. Je n’étais pas sans savoir que ma démarche attirait les gens bêtes. Je ne perdais pas en vue mon objectif … je ne me laissais pas déconcentrer ... j’allais droit au but. Marcher dans la neige était difficile parce que je n’avais qu’une paire de godasses trouées. La neige s’infiltrait en douce et sans remords aucun ; elle me poursuivit tout le chemin durant.
J’avais peine à atteindre l’endroit … et je me réchauffais pas du tout. Je crois que j’avais pris la décision de sortir parce que la neige, c’était blanc et que ça me rappelait ma tronche toute pâle. Je détestais mon visage et je crois que les autres aussi.
Parfois, j’avais quelques problèmes avec les gens et leurs remarques gratuites sur mon physique. J’essayai de faire abstraction. Mais des fois, c’était plus fort que moi.
De retour chez moi, j’allumais illico un clope et naviguais entre le salon et la chambre. Il m’arrivait, comme ça, de passer mes journées à naviguer comme un fou entre ces deux pièces. Le salon, c’était rien qu’une bibliothèque et un vieux canapé trouvé dans la rue. Là, les passants pouvaient nous voir. Ils leur suffisait de lever la tête pour pénétrer dans notre intimité. Les rideaux étaient trop courts et ne servaient à rien. On n’avait pas d’argent pour en acheter.

Le plus souvent, j’étais fourré dans mon lit. J’aimais bien y être. Je pouvais voir les passants défiler sans qu’eux ne me voient. Emily, elle me disait que les gens ne levaient jamais la tête, qu’il n’y avait pas de risque, qu’il fallait pas que je m’inquiète, que je pouvais sortir ... enfin, que j’étais parano. Je crois qu’elle sous-estimait la curiosité de notre espèce.

Le soir, c’était agréable. Je fixais la rue endormie, là, seul dans mon lit. Les réverbères étaient allumés, éclairaient les passants. C’était d’ailleurs souvent les mêmes : des fantômes qui habitaient dans le coin ; j’entendais mes voisins titubant éructer dans le froid solitaire. Je les connaissais tous de vue, mais ne voulais les connaître davantage. La lumière, je ne la regardais jamais très longtemps, et fermais les rideaux.

Au matin, j’étais réveillé par quelque chose de blanc, de blanc ou de jaune, enfin de diaphane ou de noir éclairé. C’était Emily. Ma lumière furibonde. Mon cancer amoureux. Elle avait allumé la lumière.
Réveille-toi ! On va encore être en retard en classe !
Vas-y sans moi, que je lui disais comme à chaque coup.
Mais elle tirait la tronche jusqu’au soir et alors le seul moyen pour qu’elle retrouve le sourire, pour qu’elle s’épanouisse un peu, c’était qu’elle prenne son pied … alors moi j’y allais … c’est pas comme si ça me dérangeait … bien au contraire … seulement, j’avais toujours besoin de lumière pour assurer. C’était comme une vengeance : le matin j’avais sa loupiote au coin de la gueule et le soir, c’était à elle de frémir sous l’éclairage.
Après quoi, elle s’endormait et moi, j’allumais ma lampe de chevet. Je refusais de m’endormir. Je lisais. Beaucoup de livres étaient mal écrits ou ne voulaient rien dire. Il y en avait quand même qui me maintenaient éveillé : les auteurs russes, Fante ou Hamsun. Ma bibliothèque regorgeait de bouquins ennuyeux. Je les avais évidemment tous lus et pas qu’une fois. Fallait que je pense à les vendre pour la plupart, mais à qui ?

Quand il n’y avait plus rien à faire, je regardais les gens dans la rue et pensais à leur foutue désolation. Ça me rassurait de penser à eux, à tout ça. J’aimais m’imaginer qu’ils étaient plus malheureux que moi. Ça me maintenait éveillé, en vie... c’est peut être aussi pour ça que j’aimais lire.
Dormir, il n’en était pas question. Dormir c’était mourir un peu plus chaque jour. Ça m’angoissait tellement que j’en grinçais des dents, la nuit. C’est pas moi que ça dérangeait, je ne m’en rendais absolument pas compte. Emily par contre … c’est elle qui s’inquiétait, qu’était tout ronchon de pas pouvoir dormir tranquille … je comprenais ça … elle avait raison. Alors le soir, pour la fatiguer un peu, je lui donnais un morceau de moi-même, et alors là, dormir, elle y arrivait plus du tout. Elle était bien trop excitée pour ça...J’avais raté mon coup.... C’était la baise.

Comme le sexe ne suffisait plus, Emily elle était fatiguée et pas commode. Elle en était même arrivée à dire n’importe quoi, m’obligeant presque à aller voir un dentiste pour me soigner l’émail. Un dentiste ! Je ne reconnaissais plus là mon Emily... C’est qu’elle acceptait de se laisser tripoter dans tous les sens par un soi-disant professionnel, et ce, sous prétexte que le type, un parfait inconnu, était diplômé de je ne sais quelle école … moi, les gens, ils avaient beau avoir un ou deux cents diplômes, je ne leur faisais toujours pas confiance. Leur faire confiance, ç’aurait été se montrer vulnérable, et se montrer vulnérable c’était accepter de souffrir pour rien. J’avais déjà bien assez souffert et le risque, ça me faisait plus beaucoup d’effet. Les gens étaient trop prévisibles, trop sombres, trop mesquins. J’aimais le soleil, pas la pluie qui vous fait glisser et trébucher et vous écorche la peau. J’étais d’un naturel impatient, et des marches j’en sautais souvent. Je tombais souvent aussi. Je résistais mieux au choc lorsqu’il faisait chaud que lorsqu’il faisait froid. J’étais finalement comme tout le monde, sauf que j’étais constamment entouré de lumière. Les autres, ils préféraient de loin vivre dans le noir. Qu’on ne les voie pas, ça les rassurait... ils pouvaient se faufiler comme ils voulaient … moi, je préférais être seul. J’étais une sorte de despote éclairé mais je ne brillais que d’un côté. J’étais un soleil malade, obstrué par une nébuleuse barrière de larmes et de sueur. L’homme, j’avais beau le connaître, je n’arrivais décidément pas à m’y faire. Pour les nuages, c’était pareil. Tout ça m’empêchait de respirer pleinement : on absorbait mon âme et ma lumière … je ne pouvais pas m’étendre.

Et Emily dans tout ça ? C’était quand même bien mitigé... Si elle était un obstacle à mon écriture, elle était surtout une grande source de pleurs dont moi, enfant instable et borné, je me servais pour abreuver mon âme.
En fait, t’es un oignon, me dit-elle un jour. Quand on enlève la peau et qu’on touche l’intérieur, on peut pas s’empêcher de pleurer.

Ça me plaisait d’être un oignon. Tout le monde ne pouvait pas en dire autant. En tant que nourriture terrestre, je servais au moins à quelque chose ! Merci Em’, de me remonter le moral comme ça.

Je décidai de toujours disposer d’allumettes ou de quelquechose de brillant pouvant refléter la lumière, quelquechose de chaud et d’incandescent...pour tenir les bêtes à distance … ne pas me faire bouffer ... il n’y avait qu’Emily qui pouvait me sucer le sang !

J’aurai préféré voler le feu, mais je suis né trop tard... comme toutes les bonnes idées m’ont devancé, je me suis restreint à la lumière. Les gens, ils y verraient rien, ils feront pas gaffe … c’est pas comme si je prenais un risque énorme … j’y allais petit à petit, clope par clope, les godasses enneigées … les gens ils sont tous tellement attirés par le feu qu’ils en oublient de se réchauffer... ils oublient pourquoi ils aiment ça... c’est beau ! … la lumière c’est pareil … on la regarde même pas ... ou à peine … ça brûle, c’est blanc, on dirait du foutre … on craint pour nos yeux … faudrait pas devenir aveugle … la preuve en est qu’on attend le coucher du soleil pour regarder…

Mais moi je n’avais rien à craindre des nuages. À travers les rideaux du soleil, le jour perçait quand même, atteignait les voleurs et les aveugles voisins, pénétrait le cœur des fillettes comme celui des hommes, passait sans fioriture ni manière … si j’étais toujours entouré de lumière, c’était pour une raison évidente. Le vide et la mort, moi, je les refusai. J’aimais trop la vie pour penser au suicide, mais la mort me semblait être un fardeau immense. Et elle était là, qui rôdait … planait juste au-dessus de ma lumière … s’impatientait … que j’en sois dépourvu, c’est tout ce qu’elle attendait, la cochonne … déjà la petite mort me semblait le meilleur remède pour oublier la grande, la vraie … elle était plus forte que toutes les lumières du monde, plus agréable, plus lumineuse … grâce à Emily, je n’avais finalement plus peur de rien. Ni du vide. Ni de la mort. Ni du noir que je craignais comme la peste. C’était peut-être pour moi seul, le sexe … non que je sois un égoïste pur, j’avais cependant besoin de vider mon âme de temps en temps et parfois, quand je satisfaisais mon corps, je ne pensais plus du tout, et j’étais en paix avec le monde et l’humanité.


© Camille Page. 2015
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