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Profession : poète
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Présentation de l'auteur Maurice Niffaels
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Encouragé par Philippe Soupault à qui il soumet ses premiers essais poétiques, Maurice Niffaels abandonne rapidement le projet d’une carrière littéraire pour se consacrer à différents métiers.
Tournant le dos à l’image romantique de l’artiste professionnel tâcheron à plein temps du génie, Maurice Niffaels continue de produire, selon l’inspiration et l’humeur du moment, des textes qui reflètent l’exigence de vérité, de liberté et de luminosité qu’il recherche dans son rapport à la vie.

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Profession : poète par
C’est un poète !
Cette opinion au rasoir prononcée dans la rude convivialité d’un repas d’affaires vaudra sans nul doute condamnation pour celui dont il est question - l’écartant à jamais du cercle des décideurs.

Maintenant, si dans quelque lieu plus populaire, il vous arrive de vous faire appeler poète, cela signifiera grosso modo qu’on vous considère comme un rêveur sympathique, un incorrigible coureur de nuages qui s’adonne adulte à une activité d’école primaire.
Peintre, musicien, artiste - même écrivain ou philosophe -, il y a dans ces appellations comme une marque de reconnaissance voire de respect qui ne semble pas être accordée d’emblée à notre poète. Remarquons d’ailleurs que des activités comme peintre ou musicien pourraient honorablement renseigner la rubrique profession d’une demande d’emprunt ou d’une déclaration d’impôts. Profession du demandeur : poète. Et vous voilà définitivement considéré comme un louche plaisantin auprès de votre banquier ou de l’inspecteur du fisc.

D’où vient cette malédiction attachée à l’activité poétique ?
Pourquoi est-elle ainsi tenue en si piètre considération ? S’agit-il seulement d’un préjugé colporté par la foule massive des PST (ceux qui ont les Pieds Sur Terre et à qui on ne la fait pas) ? La réponse n’est pas si facile.
La preuve : Lecteur, si au cours de tes occupations quotidiennes, tu prononces le mot poète, tu verras certainement apparaître d’abord Jean de la Lune ou l’amoureux de Peynet –plutôt, disons, que René Char, Francis Ponge ou Attila Josephz.
Etrange vocation que celle de poète ! Quelle maudite alchimie a pu engendrer dans le cerveau de celui ou de celle qui s’y voue une telle aspiration à utiliser le verbe comme matériau de création ? L’activité du poète ne fait appel qu’à une seule ressource : les mots. Les mots et la charge poétique qu’ils dégagent quand ils sont organisés dans le mystérieux réseau de correspondances du poème, les mots porteurs d’insondables réminiscences.

Quelle valeur accorder à une pratique qui repose sur une ressource aussi banale et galvaudée que les mots ? Et puis, n’y a-t-il pas dans cette utilisation des mots comme un soupçon de dévoiement ? Le menteur, le bonimenteur, le séducteur aussi usent et abusent des mots !
Quels sont les outils du poète, ses ustensiles, ses machines ? Son lieu de fabrique ?
Il n’y en a pas ! Le poète n’a pas besoin d’instrument spécial ou de lieu de labeur particulier.
Le poème peut se faire de tête, n’importe où, n’importe quand. Il me semble que c’est là une des raisons du peu de considération qu’on accorde au poète.
Car l’activité du poète est une activité invisible, sans spectacle. Pas de mélange à préparer ni d’instrument à accorder. Aucun rite préalable n’est indispensable à l’écriture du poème. Tailler le crayon, effleurer la page blanche du revers de la main, mouiller la plume, humer l’encre à la bouteille : manies de littérateur de fond, plutôt que préliminaires nécessaires à l’exercice poétique.
Non, il n’y a vraiment rien de bien distrayant à voir un poète à l’ouvrage, ni avant, ni pendant, quand l’activité créatrice bat pourtant son plein. Et rien ne ressemble plus au poète qui travaille qu’un homme qui songe , qui vaque ou qui flâne.

Dans un reportage télévisé, on a interrogé des écrivains maliens sur le statut de l’artiste dans leur pays. Comment créer dans une société qui se débat dans la plus élémentaire lutte pour la survie quotidienne ? Eh bien ! ce n’est ni la faim, ni le manque d’argent, ni l’absence d’éditeurs ou de libraires qui furent les premiers motifs de leurs récriminations. Tous se plaignaient d’abord d’être persécutés par la curiosité de leur voisinage : les nez collés aux carreaux pour voir l’écrivain penché sur sa table de travail, les sempiternelles questions sur le pourquoi des activités. Certains étaient soupçonnés de s’adonner à la magie noire, d’autres d’être des mouchards chargés d’espionner et de rédiger des rapports pour la police. Pour échapper à leurs bourreaux, ces écrivains en étaient venus à pratiquer leur activité dans la clandestinité la plus complète, se réfugiant dans les égouts ou s’enfermant dans les latrines la nuit pour écrire.
Ils évoquaient avec envie le réparateur de mobylettes et le trieur de lentilles.

On a certes parlé de l’atelier du poète. J’y vois là pour ma part un abus de langage, une métaphore destinée à donner à l’activité poétique la dignité supposée d’un statut artisanal, une façon d’embrigader l’individu inclassable qui s’adonne à l’écriture de poèmes dans la grande fraternité des amateurs de belle ouvrage.
Et puis dans cet atelier, il y a je ne sais quoi de besogneux dont sortira disons une massive chaise Louis XIII fabriquée avec patience dans les règles de l’art des Compagnons - à comparer avec l’ingéniosité lumineuse d’un siège africain, assemblage fulgurant d’un cageot et de quatre ferrailles à béton.

Tu gagneras ta vie à la sueur de ton front ! Il nous plaît de croire que le poète a été épargné par la malédiction biblique. En fait, il n’en est rien.
Examinons avec l’œil du voisin de palier la journée d’un poète en exercice. Nous sommes dans un modeste appartement emménagé tel quel après les précédents locataires et habité en l’état. Le papier peint - le même dans toutes les pièces- a pris la couleur vaguement serpillière des vieux imperméables. Les meubles ont été donnés par des gens qui voulaient s’en débarrasser ou récupérés la nuit sur les trottoirs. Parions que dans le placard, il n’y a pas deux verres identiques et que les assiettes dépareillées sont ébréchées. Dans la chambre sans joie, un matelas posé à même le sol. Des livres, des boîtes de sardines à l’huile qui servent de cendriers jamais vidés. Un gourbi de conspirateur en planque.
De quoi vit notre locataire solitaire ? Du RMI ou de quelque travail occasionnel et mal payé– le premier emploi qui s’est présenté. Toute l’énergie est pour l’Œuvre !
Il fait beau dehors. La journée est maintenant bien entamée. Il y a longtemps que la troupe des employés a dévalé les étages pour rejoindre la vénale domesticité, les hiérarchies absurdes et leurs harassantes activités abracadabrantes.
Notre poète mange des raviolis à même la boîte en y trempant des morceaux de pain dur. Il boit du café en poudre dissout à l’eau froide du robinet.
Il est en plein travail.
En effet, au plafond, les fissures présentent des faciès, des silhouettes d’animaux, des portraits diaphanes. L’imagination s’envole vite avec la contemplation des lézardes ! Des mots vont surgir tout à l’heure. Notre poète s’y attend mais il ne sait quand ni comment le premier d’entre eux va se présenter. Ni à quoi il va ressembler.
De quelle charge poétique sera-t-il porteur ? Sera-t-il aussi décevant que le caillou de tout à l’heure ou prendra-t-il délicatement son envol comme un merveilleux Oiseau Bleu ?
Puis d’autres mots suivront et viendront se mettre en place à tâtons selon affinités. Mais pour l’instant il n’y a que l’attente suivie de phases d’agitation.
Le poète s’allonge, somnole, se lève brusquement, s’assoit, griffonne sur un ticket, marmonne des assemblages de mots, biffe et rature, arpente la pièce, observe la circulation du boulevard, puis retourne s’allonger en écoute.
Avec une concentration chirurgicale, il guette l’idée qui vient vaguement, un frémissement d’ombre d’idée, une chose qui bouge à peine, tapie tout au fond, comme des phasmes dans un entrelacs de brindilles. Labyrinthe chimérique à l’issue incertaine tracé par les mouvements de l’esprit, les allers et retours épuisants, les tentatives sans cesse recommencées, les hésitations, les remords et qu’il faut pourtant traverser.
Et il aura beau s’escrimer et s’échiner, suivre le fil d’Ariane, la bataille n’est jamais gagnée d’avance : le même chemin conduira peut-être la prochaine fois à une impasse.
Le désespoir et le doute le visiteront plus souvent qu’à son tour. Mais il lui faut continuer, continuer encore, mû par l’impérieuse dynamique de l’acte créateur, jusqu’à la prochaine épiphanie, jusqu’à l’impeccable limpidité de l’évidence.

Car le poème n’est pas fabriqué : et ce n’est qu’après une épuisante patience active que quelquechose finira peut-être par émerger. A la fin, quand le gros de la matière poétique aura été extirpé du silence, il restera le travail d’écriture proprement dit. Mais ce sera là besogne d’écrivain, sans commune mesure avec l’exténuant combat qui vient de se livrer. On le verra alors penché sur sa table, enfin occupé à travailler. Puis, quand tout sera fini, quand les mots circuleront dans le poème comme les poissons dans l’eau d’un aquarium invisible, lui, le poète sera, à l’insu de tous, à jamais enrichi dans sa vie d’homme de cette création là.

Pourquoi se donne-t-il tant de mal ? En vue de quelle récompense ? Quelle est son ambition ?
A quoi servent les poètes ?


© Maurice Niffaels.

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