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Rimbaud : vue globale sur les moyens d'existence
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Sans rente ni fortune personnelle, exécrant le travail, ayant horreur de tous les métiers, Rimbaud a dû très tôt se confronter à la question de ses moyens de subsistance. L’expression gagner sa vie devait être particulièrement lourde de sens pour lui. Et lorsqu’à la maison, l’alternative est posée - un travail ou la porte -, c’est en commençant par liquider la bibliothèque d’Izambard ou en faisant le pitre devant des drôles, anciens imbéciles de collège, qu’il fait face aux urgences.

La préoccupation économique ne sera certes pas à l’ordre du jour lors du premier séjour parisien de Rimbaud. Le projet du voyant exigeait une liberté absolue, un engagement de l’être incompatible avec toute compromission servile. Pas de piges dans les journaux, nul projet d’édition. Verlaine et la bohème parnassienne assurent l’ordinaire.

La question des moyens de subsistance resurgit après la rupture avec le Loyola. Retour au bercail maternel où, à défaut de cabaret à proximité, gîte et couvert lui sont assurés.
A la rubrique profession, le passeport que Rimbaud présentait aux autorités belges déclarait Homme de lettres.
Et, cette fois, avec la rédaction du Livre païen, c’est un vrai projet professionnel d’édition que Rimbaud envisage, projet qu’il mènera à son terme. Cinq cent exemplaires de ce qui sera finalement Une saison en enfer sont commandés à compte d’auteur. Hélas ! le financement n’avait pas été budgété et la facture de Poot et Cie resta en souffrance. Les exemplaires commandés ne furent jamais livrés au client. Seules quelques brochures servant d’épreuves avaient été remises à l’auteur pour son service de presse.

Préceptorat, armée, surveillance de chantiers, négoce : telles seront désormais les grandes variables de l’équation économique de Rimbaud. Lors d’un nouveau séjour à Londres, on trouve, à la bibliothèque du British Museum, les signatures d’Arthur Rimbaud et de Germain Nouveau apposées sur la même page de registre, comme celles de deux collégiens pleins de bonnes résolutions assis côte à côte au premier rang.
Des petites annonces signées AR sont passées dans les journaux proposant les services d’un gentleman français à la recherche d’un emploi d’accompagnateur ou de secrétaire.
Deux ans auparavant, c’était déjà en tant que professeur de langue française et anglaise que Rimbaud apparaissait dans le dossier militaire le concernant.
Et lorsque sa mère et sa soeur Vitalie viendront le rejoindre pour un bref séjour, elle attesteront de la présence d’Arthur à Reading, à l’institut d’un certain Monsieur Le Clair, professeur de français.

Après, il y eut encore bien des vagabondages à travers l’Europe avec pour alibi l’apprentissage des langues. Une place de précepteur à Stuttgart. Il y rencontre Verlaine et lui confie le manuscrit des Illuminations avec mission de le remettre à Germain Nouveau, alors en Belgique, pour qu’il trouve un éditeur. Un dernier projet d’édition pour l’homme de lettres, mais traité avec quelle désinvolture !
Ce sera ensuite l’Italie pour un vague emploi dans une savonnerie grecque puis dans l’espoir de s’engager dans les troupes carlistes.
Finalement, c’est le retour à la maison où il se renseigne sur le bac scientifique.

L’armée, pour ce fils de militaire que les autorités françaises harcèleront pendant des années jusqu’à ce qu’il régularise sa situation, ce sera d’abord Bruxelles où il se présente (avec certificat de bonne conduite et acte de naissance) pour signer un engagement de six ans dans l’armée des Indes néerlandaises.
Quelques mois plus tard, il désertera après avoir empoché la seconde partie de sa solde. Il s’embarquera alors pour l’Irlande sur un bateau sucrier.

Pourquoi n’a-t-il pas tenté sa chance en Amérique ? A l’exception de Chateaubriand, aucun écrivain français ne fut réellement attiré par les grands espaces du rêve américain. Arthur au Far-West. Arthur chercheur d’or. Arthur dans la pampa. Que de caricatures de Delahaye en perspective ! Le voilà justement à Brême, principale ville allemande d’émigration vers les Etats-Unis. Il y adresse une lettre (datée du 14 mai 77) au consul américain, dans l’espoir de s’enrôler dans la navy. Il se présente comme un ancien professeur de sciences et de langues. La demande restera sans réponse. Il faut dire qu’il annonçait tout de go sa qualité de déserteur du 47ème régiment de l’armée française !
On retrouve ensuite sa signature sur des registres à Stockhom où il est désigné comme agent puis comme marin. On dit qu’il a pu travailler quelque temps pour un cirque français installé dans cette ville.

A partir de 1878, commence à se profiler à l’horizon la fascinante silhouette du continent africain.
Là, pendant les onze dernières années de sa vie, ce seront les emplois de surveillant de chantier, la tenue de boutiques, le négoce.
L’argent gagné est parfois envoyé à la famille pour être placé. Au cadastre de Roche, il est fait mention d’un achat de Mr Rimbaud Jean Nicolas Arthur, professeur au Harar (Arabie) du lot n°107 dénommé "la peau douce". Pourquoi n’a-t-il pas réinvesti ses gains dans ses propres affaires ?
Après une dernière rupture avec son employeur (J’ai quitté mon emploi à Aden après une violente discussion avec ces pignoufs qui prétendaient m’abrutir à perpétuité), notre professeur décide de se mettre à son compte.
Sa quête de l’or prend une nouvelle dimension : être son propre maître, amasser un magot, devenir rentier, résoudre enfin l’équation financière.
On connaît l’issue malheureuse de l’expédition organisée dans le but de vendre des fusils au roi Ménélik. Dans une lettre au consul de France, Rimbaud écrira : Je sors de l’opération avec une perte de 60% sur mon capital, sans compter 21 mois de fatigues atroces passés à la liquidation de cette misérable affaire. Quel business !

C’est à cette époque qu’une sorte de retour du désir d’écrire se manifeste. D’abord sous la forme d’un rapport sur la voie d’Antoto à Harar destiné à la Société de Géographie qui le publiera dans le compte-rendu d’une de ses séances, puis par la parution dans le Bosphore Egyptien d’une relation de son voyage au Choa.
C’est d’ailleurs en prenant contact avec Paul Bourde, ancien condisciple de collège, pour lui proposer d’écrire des articles sur l’Abyssinie dans le journal Le Temps qu’il apprend par celui-ci qu’il est devenu un poète légendaire.
Il reçoit aussi une demande de Gavoty, directeur du magazine La France moderne, pour une collaboration comme chef de l’Ecole décadente.
Rimbaud n’a pas pris ces propositions à la légère, contrairement à ce qu’on pourrait penser. On retrouvera ces lettres soigneusement rangées dans ses affaires personnelles.

Après avoir déposé au Crédit Lyonnais du Caire les 8 kilos d’or qu’il portait en ceinture et qui lui avaient donné la dysenterie (sur le reçu de la banque, la profession mentionnée est : Employé), le voilà à nouveau négociant français à Harar, pour le compte d’une vieille maison de commerce d’Aden.
Ses occupations : comptabilité, négociations avec les douanes, harcèlement des mauvais payeurs, organisation de caravanes.

Ce qui frappe dans la dernière période de sa vie, c’est l’honnêteté foncière de Rimbaud. Il aurait pu rester ce loustic (tel que continuaient à se le représenter ses anciens camarades) traçant sa route au gré des lubies et des aubaines ou devenir l’aventurier retors, sourd aux autres, âpre au gain, installé dans ses trafics, à la manière d’un Henry de Monfreid.
Dans ses pérégrinations ô combien difficiles à suivre, on ne trouve chez celui qui déclarait ne pas avoir de sens moral et qui réclamait un crime, vite, que je tombe au néant, de par la loi humaine aucun indice affirmant qu’il ait jamais eu recours aux moyens de survie du peuple de l’abîme : meurtres, vols, prostitution, extorsions diverses. Des archives policières auraient gardé trace de notes d’indicateurs, de signalements, de plaintes, d’arrestations ou de reconduites à la frontière.
Il ne fut pas non plus ce clochard céleste tournant le dos au matérialisme occidental ou ce mendiant tendant la main, comme le faisait à la même époque Germain Nouveau, sur le parvis des églises.

Le sort de son frère Frédéric montre quel aurait pu être le destin de Rimbaud s’il était resté à Charleville. Arthur était certes plus brillant que son aîné et sa réputation de premier de la classe, son palmarès aux concours académiques lui auraient donné sans trop de difficultés accès au ratelier universitaire.

Le projet poétique du voyant était évidemment étranger à toute considération économique. Mais quelle en aurait été la tournure si le poids de la nécessité et de la dépendance financière avait été allégé par une subvention quelconque, un RMI, un succès d’édition, un prix littéraire ou si Rimbaud avait bénéficié de la fortune personnelle d’un Raymond Roussel ?

Arthur Rimbaud est mort à l’âge de trente-sept ans à l’heure où la célébrité arrivait. Il en aurait eu soixante en 1914. Le succès de son œuvre poétique lui aurait-il apporté la richesse ? Lui aurait-il permis de devenir enfin ce touriste naïf, retiré de nos horreurs économiques qu’il rêva probablement d’être ?


© Jean Plasmans. 2007


 
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