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Siam
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Présentation de l'auteur Walter Ruhlmann
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Walter Ruhlmann est né en 1974 à Caen. Il vit au Mans et enseigne l’anglais.
Il a vécu en Grande-Bretagne de 1995 à 1997 entre deux périodes universitaires.
Il a commencé à éditer une petite revue de littérature depuis Cirencester, Grande-Bretagne, qui a été publiée jusqu’en 2000.
Elle est devenue à partir de 2002 une revue en ligne mgversion2>datura à l’adresse http://mgversion2.free.fr.
Walter Ruhlmann a publié quelques recueils de poésie et continue d’écrire de la poésie – publiée en ligne ou en revue – en français comme en anglais, et des nouvelles.

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Siam par
Quatre ans que je suis là. Quatre ans de doutes, de chaos, d’émotions fortes, d’indécisions, d’incertitudes. Des milliers de copies, des milliers de pages photocopiées, des centaines de dossiers et de fichiers créés. Rien de plus exaltant en même temps. Des heures entières à observer, à communiquer, à chercher, à trouver même, pas toujours, mais souvent quand même. Des heures de patience, de maturation et de jouvence. Des heures de collaboration productive, de mise en commun, de débat, de décision et de responsabilité. Des heures de joie à les voir apprendre, écouter, travailler, bien vouloir, participer.
Mais quatre ans tout de même.
Quatre ans pendant lesquels j’ai donné le meilleur de moi-même et en ai été récompensé du mieux qu’on peut.
Quatre ans d’enseignement du français dans un petit collège en zone d’éducation prioritaire. En ZEP. La ZEP. Zone d’échanges particuliers. Zone entièrement pourrie. Zizanie et patatras.
L’éducation prioritaire ! Quelle chouette idée ! Quel chic concept ! Mais seulement quand on en a les moyens. Surtout les moyens humains. Et rien ne va plus de ce côté-là.
Pas tant au niveau des personnels, encore que. Tous les collègues sont parachutés comme ça, sans être plus informés ou formés à ce qui les attend. Certains craquent. Les autres s’acclimatent. Et puis il y a aussi les vieux briscards qui ont roulé leur bosse sous ses climats délétères et y ont laissé quelques plumes. Usés, fatigués, empreints de cernes, désabusés, en attente de repos, de retraite, méritée. Comment leur en vouloir de ne plus toujours être au top ? Parfois relancés quelques temps, celui d’un trimestre ou de quelques mois, par les nouveaux pleins d’anxiété mais aussi frais émoulus des instituts de formation : fabriques à enseignants débilitantes et infantilisantes. Rien ne s’y fait de réellement concret ou pratique. Du blabla, des logorrhées qui ont au moins l’avantage de nous montrer ce qu’il ne faut pas devenir.
Quatre ans.

Parfois, une fois en réalité, mais pendant quelques mois tout de même, j’ai failli tout bazarder. Allez tous vous faire foutre, je retourne à mes moutons. Je retourne en pays d’Albion, encaisser des chèques et passer des commandes, empiler des boîtes de conserve sur des linéaires ou aligner des barquettes de viande dans des rayons frigorifiés. Tirer des caddies. Sourire aux managers. Aux clients, irascibles.
Et puis non, c’était mal calculé. Mal préparé. Il a fallu qu’un inspecteur vienne et me remonte le moral, plutôt que les bretelles, et c’était reparti pour un tour.
Il faut dire aussi que les raisons étaient en fait mauvaises et plutôt extérieures. Un mauvais trip. Un été pourri. Une séparation qui n’en finissait pas. Des remords. Du chagrin. De la solitude. Esseulé et les idées noires. Une rentrée difficile avait achevée de me faire douter pour de bon de mon efficacité et du bien-fondé de mon travail.
Aujourd’hui, quatre ans de bons et loyaux services. Quatre ans de béatitude face aux élèves, pas toujours très attentifs, pas toujours sincères, pas toujours travailleurs, mais qui de nous adultes, peut leur en vouloir ? Des élèves des quatre coins du monde si attachants, vides d’intérêt pour le savoir parfois, si pauvres aussi mais tellement riches de culture.
Quatre ans.

Un principal juste et exigent qui remercie comme il peut par des rétributions grasses les profs qui s’engagent. Un homme que les élèves respectent, même s’ils se moquent un peu de son nom. Il faut dire que monsieur Koef, ça fait un peu keuf. Et nos charmantes têtes blondes et brunes – surtout brunes – ne les tiennent pas vraiment dans leur cœur. Koef est un bon homme, un bon vivant, un homme sincère et droit que j’aurais du mal à quitter. C’est toujours un peu intime la relation qu’on entretient avec son patron quand les choses se passent bien, quand les liens sont étroits et que le respect et la confiance sont au menu.
J’aurais du mal à le quitter. A les quitter tous, lui et son adjointe, une femme, un couple d’enfer, une poigne de fer dans un gant de velours, mais n’est pas qui l’on voudrait bien croire.
Quatre ans. Ça fait un bail. Un peu perpet’. C’est déjà beaucoup. Déjà un peu usant.

Quatre ans. Les yeux rivés sur le cadran de l’horloge biologique. Trente piges passées et toujours seul. Enfin presque. Celle que j’aime est ailleurs, dans une autre région, une autre académie. La rejoindre, oui, mais pour atterrir où ? Sur qui ? Sur quoi ?
Mais putain quatre ans !

Dernier soir des demandes de mutations. J’ai eu Cécile au téléphone l’autre soir. Elle ne m’a pas encore appelé aujourd’hui et j’attends avec autant d’impatience que d’angoisse la sonnerie du téléphone, la douce voix à l’autre bout du fil, une voix tendre et sensuelle.

Il s’en est fallu d’un soir dans un bar de la ville où j’étais parti en vacances, d’une rencontre fortuite, d’un baiser, d’une nuit. Et depuis le retour, des allers et retours entre ici et là-bas. Au bout de quatre ans, j’ai le droit moi aussi au congé, pas prolongé, mais des soirs cocons, des nuits d’amour, des sorties en couple, des rêves bleus, des carrés blancs et des jardins de roses.
Si je ne demande pas ce soir l’échappée belle, c’est une année de plus qu’il faudra patienter. Peut-être plus, car comprendra-t-elle ? Aura-t-elle la patience de m’attendre, si loin.

Quatre ans. Leur suis-je devenu indispensable ? S’en sortiront-ils sans moi ? Et celui ou celle qui aura mon poste, comment se débrouillera-t-il/elle avec ces gamins difficiles qui sont capables du pire comme du meilleur ? Allons, à quoi cela sert de tergiverser ? Il/Elle fera comme tout le monde, comme j’ai pu faire en arrivant.

Et quatre ans, j’ai porté ma croix. J’ai payé mon dû. A moi les élèves toujours attentifs d’un petit collège rural où l’on rétorque lors d’une réunion de rencontre entre les parents et les professeurs : « A quoi sert’y d’avoir un CAP pour labourer l’champ ! ». D’un collège coté de centre ville où les parents se mêlent de tout, même de l’achat des manuels scolaires et de leur utilisation. De la préparation des cours. A croire qu’ils savent mieux que nous ce qu’on nous demande de faire ?

Quatre ans.
Qu’est-ce qu’une année de plus ?
Qu’est-ce qu’une fille perdue ? Dix de retrouvées…

SIAM. Le nom d’un ancien pays colonisé par la France. Le patronyme aussi d’un serveur de gestion des demandes de mutations.
Siam, c’est aussi le nom d’un de mes élèves. Un garçon aux yeux noirs et profonds dans lesquels on se perdrait presque si l’on en connaissait tous les secrets. De passeurs en canot de survie. Débarqué d’on ne sait où, accompagné de quelques autres qui ont voulu fuir leur pays d’origine, sa sale guerre, sa famine, son régime, qu’importe. Ils sont arrivés là, sans rien. Naufragés volontaires mais poussés par un instinct de survie qui leur sera utile sous ce climat de jungle urbaine. Trafics en tout genre, voitures incendiées, caves pour les tournantes et les immolations obligées après le déshonneur.
Siam travaillera ou finira comme d’autres, menottés, emprisonnés pour quelques incivilités, un larcin de trop après lequel il n’aura pas réfléchi. Peccadilles impardonnables.
On leur donne tout, et rien à nous, bons français de souche qui nous crevons pour quelques pépites que nous recrachons, contraints de payer, entre autres, ces fainéants de profs de mes deux. Et oui bonhomme, l’échec scolaire rend aigri et nerveux. Et alors, nous crachons tout, eux ont tout. On ne nous laisse rien, et à eux, on ne demande rien.

Et bien va te faire foutre bon français de souche et connais leur misère et leur non gloire. Retourne à tes fanfares et tes fanions tricolores sous les postillons d’un porc éructant. Retournes-y vite avant que ça ne te soit aussi ôté du bec.
Quatre ans…

Siam ou SIAM. Celui qui a besoin de moi ou celui dont j’ai besoin.
Si c’est pile, je pianote et je clique pour valider. Si c’est face… Je ne vais quand même pas jouer à ce jeu de rats pour parier sur un avenir quoi qu’il en soit incertain.

Cécile n’a pas appelé.

Siam est sans doute penché sur quelque dictée à préparer ou des exercices de maths truffés d’embûches. Il s’applique. Ne s’énerve pas. Prend soin de ne pas faire d’erreur. La première qu’il n’a pas commise c’est de suivre les autres, ce soir, dans la rue pour je ne sais quel rodéo urbain. Être poursuivi par les forces de l’ordre, rentabiliser les nouveaux principes de sécurité civile. Participer à la baisse de la délinquance. Continue de travailler Siam. Et dors sur tes deux oreilles. Demain, tu sauras comment les écrire tous les mots de cette stupide dictée.
Et toi SIAM. Tu expliqueras à Cécile que je l’aime mais que rien ne pourrait tous les remplacer.

Éteindre l’ordinateur. Fermeture de l’œil blafard de ce cyclope moderne.
Éteindre la lumière. Fumer une cigarette à la fenêtre. Contempler la ville calme. Assoupie. Dormir et ne plus penser que ça fait quatre ans déjà que ce rituel perdure. Penser à demain et aux sourires tendus et pleins d’espoir. D’attente et d’espoir.


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