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Tango
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Tango mi amor, mais ce n’est pas l’Espagne. L’Italie regorge de garçons bruns aux yeux verts. C’est l’été. Ils sont torse nu, des pantalons blancs légers les habillent. C’est dans leurs regards de velours que s’animent les filles aux jupes fluides.

Tes fesses dans ces pantalons blancs et je ne me retiens plus. Tu m’as dit de ne pas bouger. Je dois me laisser faire, nue et debout, attendre et obéir.

Pourvu que tu sois là, ta bouche dans mon cou, et la langue s’attarde sur une veine affolée, et la main avant que de palper soupèse un sein, frôle le ventre, se suspend à l’orée d’un fruit gorgé de désir, pourvu que tu sois là j’accepte d’être chienne, et de me taire.

Tango mi amor, mais ce n’est pas L’Italie. C’est dans ta maison familiale, près de cette Fontaine de Vaucluse dont je suis sortie pour te rejoindre. C’est dans la chambre que tu occupes. Les volets sont croisés. Le lit un peu défait s’habille de lumière.

C’est terrible un tel érotisme en si peu de gestes. Tu es derrière moi. Je saisis ta main et la porte à ma bouche. D’un Non ! impérieux tu interdis le mouvement esquissé. L’échine trempée, la nuque tendue, les reins parcourus d’irrepressibles tremblements il me faut attendre, stoïque. Tu mords dans ma chair, je me souviendrai de toi, je suis marquée à l’épaule. Tes doigts habiles dénouent le chignon, il fait si chaud, les cheveux sont si lourds dans le dos, enroulent les mèches, empoignent, une fermeté sans violence, m’invitent à basculer, buste en avant, croupe offerte.

J’entends glisser le tissu fluide, les espadrilles sont expédiées sous le lit. Tu ordonnes : Attends et ne bouge pas. Je vais mettre un peu de musique.

Dans le lecteur un accordéon joue du diable avec une guitare.
Moi, je n’ai pas bronché. Tu approches. Tu te colles. Frottes ton sexe qui durcit et se tend et réclame. J’accueille, troublée, soumise, les nerfs à fleur de peau. J’accueille et ne demande rien de plus que cet instant de pure sensualité. La musique accompagne tes mains, la musique donne à ton désir une saveur différente. Quel est donc ce tango que tu m’invites à danser ? J’avais renoncé, ne pensais plus que tu accepterais encore de croiser ma route, c’était un tel supplice que tu ne me parles pas, (un supplice chinois ?) je t’avais concédé tous les droits, j’avais relevé tous les défis, vaincue avant d’avoir joué mais heureuse d’avoir enfin trouvé mon maître, heureuse de penser que peut-être un jour, avec ou sans moi mais peu importe je ne compte pas, un jour tu aurais du bonheur, la réussite que tu mérites. Quel est ce tango merveilleux ? Il y a des cinq à sept dans une vie qui imprègnent l’âme d’avantage que des années de vie commune. Une journée, quelques heures avec toi valent plus que des années sans osmose. Je n’ai rien demandé hier, demain je me tairai, aujourd’hui je le prends, le saisis, le vis, je le cueille.

C’est un tango sans corrida, sans armes, sans lutte. Un seul de tes regards mais tes yeux sont dans mon dos, ton pied enlace ma cheville, mon sort est à ta mesure mais tes yeux sont dans mon dos, ils me dévorent et mon corps se tord, le tempo m’enivre et je bois la coupe de vin rouge que tu portes à ma bouche, et je respire l’encens particulier qui se diffuse dans la pièce. Ce n’est pas de l’encens, le parfum est subtil qui s’accroche à la musique et à nos sens.

Sur mes yeux tu laces un bandeau noir, avec délicatesse, dans mon intimité ton sexe vient de pénétrer. La jouissance prend son temps, de délice en délice, elle va crescendo, entraîne dans son sillage un tango et son accordéon et sa guitare.

Demain tu reprendras la route et je te laisserai aller, je me fous des kilomètres, si la vie le veut autant que moi, ils ne nous sépareront pas. Demain comme hier et chaque jour je m’y emploierai, je surveillerai mon alimentation, enfourcherai le vélo qui me sculptera un corps bien plus joli. Je le ferai dans l’espoir de te plaire, sans certitude, des certitudes je n’en ai jamais eues, encore que, je suis sure de vouloir respecter tes décisions.

J’ai lu chez Marc Levy un truc du genre : Je n’ étais que locataire de ce bonheur, (il) n’a pas pu renouveler mon bail.
Te respecter c’est accepter cette éventualité.

J’irai jusqu’à reprendre le titre de ce bouquin d’Alina Reyes : Quand tu aimes il faut partir, extrait du poème de Cendrars : Tu es plus belle que le ciel et la mer.
Mais surtout, surtout : Quand tu aimes il faut laisser partir. Et c’est une chose que jamais je n’ai conçue auparavant. Je retenais, souvent avec succès. Mais ce sentiment que je nourris pour toi je le désire pur, au-dessus de tout calcul, de toute bassesse.

Mes hanches prisonnières de tes poings, ma peau épouse la tienne, ton sang coule dans mes veines, mon sang irrigue tes muscles, je te le dis, je te le répète, tu as tous les droits, tu es dans ma peau, et tu ne m’appartiens pas. Je n’ai aucun pouvoir, sinon celui de t’aimer sans t’encombrer, et celui de l’écrire.

Mes hanches au rythme de ta musique, l’encens enfin ce qu’on appelera ainsi me conduit plus loin dans le plaisir. L’orgasme vient, sauvage, il répond à ta secousse explosive, capitule quand vient l’assaut final.

Et là, tandis que tourne encore le tango délicieux, dans mon dos tes yeux ont ce regard gentil, tes yeux ont ce regard, tu acceptes que je me tourne et tende vers toi mon visage de clown défait, défait et comblé, tu m’offres le rire et le sourire d’un homme heureux.

Veux-tu que je te dise ? A ce moment là, je réecris pour toi ce que Cendrars avait pour une femme révélé :

Tu es plus beau que le ciel et la mer.

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