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Un record
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Présentation de l'auteur Henri Cachau
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Peintre, sculpteur, Henri Cachau est aussi poète et écrivain. Il a publié un recueil de nouvelles intitulé "Le quotidien des choses".

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Un record par
I a été comptabilisé que lors du dernier conflit mondial, on sait combien il fut destructeur en vies humaines, l’utilisation d’une tonne de mitraille –toutes catégories d’armement confondues – était nécessaire pour abattre chacune des victimes tombant au champ d’horreur ! On peut en déduire que les meilleurs tireurs d’élite des deux camps rarement atteignaient leurs cibles, concevoir que par ricochet ou par le fait du seul hasard dans un même tir descendent deux ou trois ennemis...
Que penser alors du fameux petit tailleur, malgré son nanisme, son frêle aspect, son apparente innocence concernant les choses militaires, sans coup férir réussissant d’en tuer sept d’un coup ? Avez-vous déjà essayé ? Même nantis d’adresse naturelle, de prompts réflexes et l’aide d’un élastique c’est quasiment impossible, tant ces satanés insectes sont imprévisibles dans leurs changements subits de direction... Turlupiné par la pérennité d’un semblable record, l’éventualité d’à son tour le battre, bénéficiant de l’oisiveté correspondant à la période de vacances estivales, un garçonnet songeur, réfléchissait sur les moyens d’y parvenir...
 
Après de longues réflexions concernant le comment entreprendre cette gageure, bientôt illuminé par une idée conçue géniale, dans la bibliothèque réduite à presque rien de ses grands-parents, l’enfant se saisit d’un énorme ouvrage. Ce livre lui apparut important, par sa taille, son volume, son épaisseur, son poids, surtout par son contenu historique retraçant d’aussi violents et improbables engagements que ceux qu’il menait, aux issues toutes aussi incertaines, dont entre deux joutes il se plaisait à parcourir les haletants récits : "fensive échoue, l’armée royale disperse les rebelles, enlève Niort, foyer de la révolte... La trahison du connétable De Bourbon, passé au service de Charles Quint, accrut les difficultés du royaume, Bayard fut dépêché en Italie...à Leipzig, du 16 au 18 octobre, on se bat à un contre deux, écrasés sous le nombre... ". Malgré le lot de défaites enregistrées, convaincu de la réussite de son inconcevable entreprise dont l’insuccès n’était pas à l’ordre du jour... Emmerdantes en cette époque estivale ces mouches par myriades assaillant humains et animaux, teigneuses jusqu’au milieu des pâtures elles poursuivaient les bovins dont les yeux et naseaux s’en recouvraient se gorgeant de leurs humeurs nasales ou lacrymales, incapables de se défendre de leurs féroces attaques, sous leurs piqûres ces bêtes regimbaient en beuglant ou ruant des quatre fers. Le jeune observateur s’interrogeait sur ces inégaux combats lui proposant un énième problème métaphysique, tout aussi fondamental que celui de l’idiotisme des oies et dindons dont il avait la garde, à savoir : comment le créateur avait pu omettre de leur procurer une meilleure défense que leur queue, dont l’incessant jeu d’essuie-glace à peine parvenait à dissuader les féroces et noires assaillantes ? Une indésirable, fastidieuse présence que citadins vous interpréterez avec difficulté, de nos jours les épandages d’insecticides ayant eu raison de la majorité de ces agaçantes bestioles... L’ennemi était légion, la lutte déséquilibrée, avant de songer les vaincre le garçonnet devait se défendre des répétitifs assauts de ces diptères n’ayant de domestique que leur nom scientifique de Musca Domestica ! Il dut riposter, d’abord en utilisant ses seules mains, puis après l’illumination jugée géniale par l’intermédiaire du grand livre d’histoire utilisé comme arme de poing : un in-douze de qualité, relié en cuir, sa première de couverture représentant François premier chargeant à Pavie (1525)... Tel un guerrier moyenâgeux le garçonnet frappait à dextre et senestre, s’assurait de violents moulinets balancés dans le vide, en plein vol parfois atteignait une ou deux mouches, qui momentanément étourdies chutaient sur le sol d’où abasourdies, après s’y être ébrouées d’un vol hésitant regagnaient leurs congénères virevoltant autour du jeune héros : inévitablement la loi du plus grand nombre prévalait !... Cependant le futur recordman ne s’avoua pas vaincu, se référant au fameux petit tailleur du conte imagina d’autres stratagèmes, pressentit que sous son apparente réussite se cachait un subterfuge pouvant lui donner accès au palais d’il ne savait quel royaume nordique, lui permettre de pallier son nanisme, son manque d’intelligence des choses de la guerre, alors que pour celles concernant l’amour il possédait suffisamment de science pour en décliner les gammes !... Sans se désavouer il ne pouvait déroger aux règlements du concours qu’il s’était fixé –un record enregistré ne pouvant être reconnu que par un arbitrage légal – en les piétinant rageur lorsque loin du compte, avec seulement quatre ou cinq téméraires à son actif, sans possibilité de fuite elles gisaient sur le sol...
 
Reclus dans la pénombre de son minuscule atelier, dont il changerait l’enseigne : « D’un fil à la patte ! » pour celle de : « Sept d’un coup ! », le petit tailleur dut longuement réfléchir sur quelles modalités tromper son monde, être le premier à inscrire son nom dans le prestigieux Gunnes des records. Il lui fallait à cet homuncule déjouer une rude concurrence, des barbares, des vikings, des guerriers habitués à des épreuves d’un autre genre, requérant moins de subtilité, de ruse, car il ne possédait ni lance, ni glaive, ni fléau, ni la robustesse requise pour l’accomplissement d’exploits émoustillant princesses et hautes dames de la royale société, seule une ceinture qu’opportunément il ferait claquer et son mince attirail de couturier, similaire dans sa modestie à celui du garçonnet ne possédant que ce livre dont la robuste couverture lui permettrait un abattage en règle de ces insidieuses ennemies. Au début de l’exercice, malhabiles ses coups portés ne donnèrent qu’un maigre résultat, quelques mouches de-ci, de-là, explosées sur les meubles et parois, où un bref instant posées il les écrasait avec une rare fureur –pouvant être jugée inconvenante par un observateur n’ayant rien su de ce concours –, des chocs répétés n’entamant pas la robuste reliure, seul François premier se maculant de sang, de souillures prouvant combien la bataille fut rude en cette année 1525 !... Entre deux assauts reprenant souffle le jeune challenger prit le temps d’en feuilleter quelques pages, entre autres y repéra Savorgnan de Brazza posant en compagnie de nègres hilares, des poilus gisant dans une tranchée, Bayard le preux rendant l’âme adossé à un chêne, une cohorte de rois Louis, ainsi que la guerre, toujours, comme celle qu’il menait, illustrée par ces eaux-fortes de Callot qui durablement l’impressionnèrent au-delà de ce qu’il pouvait imaginer de la force persuasive de l’art : l’on sait qu’en stratégie guerrière un bon dessin vaut un long discours ! Pour sûr il reviendrait à la charge, son principal objectif étant d’en terminer avec cette engeance tout en établissant un nouveau record, tant l’ancienne performance l’intriguait : « Sept d’un coup ! » se demandait si son obtention avait été assurée sans tricherie ni dopage, sachant que depuis des millénaires l’homme fut préoccupé par son seul dépassement : mental, physique ou sexuel, que sous toutes formes il rechercha des produits naturels ou artificiels pouvant au risque d’addiction améliorer ses prouesses ? Il s’était promis de n’user d’aucun artifice, bien que désavantagé par l’incompréhension des siens, seule sa grand-mère entrée en confidence momentanément lui accorda quelque crédit, se récriant lorsqu’elle se rendit compte que de sanguinolents cadavres mouchetaient les murs chaulés de sa cuisine ; quant au grand-père, sa colère fut retentissante, il le menaça de le renvoyer sur le champ s’il continuait à lui abîmer son livre d’histoire...
 
Le temps de l’oisiveté n’est-il pas propice à l’éclosion de génies, aux découvertes ? de nombreux philosophes, d’illustres scientifiques surent bénéficier de cet heureux temps suspendu... Par un jour de pluie, reclus dans un confinement forcé, ses avant-bras reposant sur la table de la cuisine, son menton appuyé sur ceux-ci, l’esprit dans le vague d’un ennui profond le futur héros surveillait le manège des muscidés sans arrêt tournoyant autour de sa tête à claques. Bientôt remarqua, que si volontairement les plus téméraires d’entre elles le narguaient, l’agressaient de leurs piqûres, à l’égal d’un malheureux bovin, par réaction en espéraient vaines ruades et gesticulations, d’autres préféraient s’assembler sur un pot de confiture trônant en bout de table. Il comprit que là se trouvait la résolution de son problème, que piégées par leur gourmandise (un vilain défaut !) en nombre elles succomberaient, qu’au prochain coup porté, le record (enfin) allait tomber... De cette marmelade utilisée comme appât il en tartina un coin de table, aussitôt alléchées elles se rapprochèrent, virevoltèrent, s’agglutinèrent en une sorte de mêlée grouillante ; le garçonnet les y laissa s’empêtrer, malgré l’avis contraire de ses grands parents, s’en fut récupérer le livre d’histoire. A son retour, encore un instant les laissa s’amasser, se gorger de ce faux miel, avant de se décider à l’action ; ayant pris soin d’utiliser le quatrième de couverture, vierge d’illustration, en guise de massue éleva l’énorme volume au-dessus de sa tête, s’apprêtait à l’abattre sur le pullulant essaim englué dans la mélasse, lorsque sorti de nulle part, pestant et fulminant, d’une main preste son grand-père lui subtilisa le précieux ouvrage ; avec précaution le nettoya, le rangea, puis à grands coups de pied dans les fesses poussa son petit-fils vers l’extérieur...
 
Des records il en existe de franchement débiles mettant aux prises des lanceurs de bouse, de nains, de charrettes, des cracheurs de noyaux, etc., au-delà d’un éventuel résultat leurs compétiteurs souhaitent en retirer une tapageuse publicité de nos jours racolant d’encore plus débiles concurrents, pour l’enfant il ne s’agissait ni d’un défi ni d’une gageure, mais d’un réel challenge assujetti à de tacites règles encadrant ce duel mené à plusieurs siècles de distance... Dans la confidence, la grand-mère fit en sorte de déjouer la surveillance de son bougon mari se méfiant de leur petit-fils toujours prêt à faire quelque bêtise ; complice, souhaita le voir multiplier ses essais jusqu’à l’obtention du résultat escompté. Afin qu’il y parvienne, un jour ou son époux oeuvrait à l’extérieur, lui apporta son battoir à linge en lui déclarant que d’un coup bien ajusté aucune n’en réchapperait ! Il le fut, avec plus d’une dizaine de ces Musca Domestica écrabouillées, pulvérisées, leur dénombrement officiel requérant l’utilisation d’une pince à épiler... Hélas, dans ce même mouvement, la table fort usagée sur laquelle à nouveau ils avaient épandu de la confiture ne résista pas au choc, perdit un pied, puis deux, s’effondra sur elle-même ; le record venait d’être battu, mais au prix de la démolition d’un meuble ancestral !... Malgré les remontrances, les punitions attendues, pour le cas ou une fédération sportive s’intéresse à cette singulière performance avant de l’authentifier, le garçonnet demeura stoïque, il possédait un témoin fiable, sa grand-mère prête sur l’honneur attester... Par contre son grand-père ne voulut rien savoir de cette incohérente histoire, du petit tailleur n’en conçut pas l’épique, plutôt l’inutilité de son pari, piqua une énième colère, décida d’occuper d’une façon plus intelligente les heures d’oisiveté de son morpion de petit-fils... Dorénavant, après la sieste obligatoire, lui fit copier des paragraphes du précieux ouvrage, l’enfant ahanait, pestait, autour de lui vengeresses les mouches menaient leur sarabande, s’intéressaient à ses bras et jambes nues dont elles goûtaient la chair fraîche. Impassible le grand-père lui dictait les passages édifiants, s’attardait sur la révolution française, l’établissement de la république, de l’école laïque ; dès que l’enfant flanchait, vagabondait, vivement le houspillait, le morigénait pour son manque d’intérêt, d’assiduité... Le garçonnet regimbait, obsédé par ces tachines qui sans arrêt l’agressaient et le firent si bien qu’un après-midi, attelé à son quotidien pensum, sur une de leur dernière mais fulgurante piqûre, d’un bond il se leva, sans réfléchir se saisit du volume d’histoire, dans une espèce de danse folle à nouveau se mit à les pourchasser mais n’en atteignit aucune ; ce loufoque ballet il l’acheva mentalement épuisé, à genoux et en pleurs au milieu de la cuisine où interloqués ses grands-parents le découvrirent peu après...
 
De ce record idiot le grand-père ne voulut rien savoir, il avait suffisamment donné lors de cette première guerre mondiale durant laquelle le poids de la mitraille avait été plus qu’impressionnant, aussi était-il vain de lui parler de performances, souvent imbéciles dans leurs prétentions, le seul fait d’être revenu vivant de l’enfer suffisant à son bonheur quotidien ; il se levait aux aurores afin, disait-il, bénéficier d’un toujours renouvelé premier matin du monde !... Le lendemain de cette inconcevable crise de nerfs il prit la valise puis la main de son petit-fils, sans mot dire l’accompagna jusqu’à la gare proche. Pour le garçonnet ce furent ses dernières vacances passées à la campagne, l’ultime contact avec ce brave mais bougon bonhomme avant son décès l’hiver suivant... A ce jour le record demeure en vigueur, si vous souhaitez concourir, si à votre tour visez le prestigieux Gunnes vous devrez, unique condition expresse, vous munir d’un in-douze de qualité, relié cuir, muni d’une robuste couverture non illustrée si possible... quant aux mouches à merde par myriades vous les trouverez sur de trop proches champs de bataille...

© Henri Cachau. 2009
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