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Une mère avisée
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Une mère avisée par
Ce n’était pas son genre de se plaindre ni de déranger ses enfants pour rien. C’est pourquoi quand elle leur avait téléphoné pour leur demander de venir, parce que quelque chose n’allait pas bien, ils avaient compris que le temps des évitements et des mauvaises excuses était révolu.
Cela faisait plusieurs mois maintenant qu’elle se disait très fatiguée. Une fatigue implacable, sournoise, dont elle n’arrivait pas à se débarrasser. Contrairement à ses habitudes (car elle ne voulait pas alarmer ses enfants), elle avait insisté cette fois-là pour que ses trois fils – l’aîné François, Christophe le second et Philippe le dernier – viennent la voir.

Cela n’avait pas été facile de les réunir. François devait d’abord reconduire Matteo son fils de neuf ans au domicile de Martine, son ex-épouse, qui vivait près de Maubeuge. Il travaillait pour une boîte qui installait des climatiseurs dans toute la France et il n’était pas question pour lui de demander des jours de congés supplémentaires. Il aurait à peine le temps de faire l’aller-retour de plus de mille kilomètres pour se rendre dans l’Allier où sa mère vivait seule depuis la mort de Joseph, leur père.

Christophe, lui, n’avait pas eu à demander de congés à son patron. Il touchait encore des indemnités maladie depuis qu’un parpaing lui avait écrasé le pied sur le chantier où on l’avait embauché comme maçon.
En arrêt de travail depuis presque deux ans, cela ne l’empêchait pas de bosser au noir quand l’occasion se présentait. Il complétait ses fins de mois en trafiquant des pièces de voitures en épaves qu’il revendait sur Internet. Il profiterait de sa visite pour présenter Fabienne, sa dernière compagne, que personne, dans la famille, n’avait encore jamais vue.

Philippe, lui non plus, n’avait pas eu à demander de congés supplémentaires. Professeur d’anglais dans un lycée de Rennes, célibataire, il était en vacances jusqu’en septembre.

A eux trois, ils avaient bien dû parcourir plus de deux mille kilomètres dans la journée pour répondre à l’appel maternel.
Les trois frères retrouvaient ce soir-là la chaleur des repas d’antan. Leur mère leur avait cuisiné toutes les bonnes choses qui leur rappelaient leur enfance : cake au thon, lapin-purée, gâteau au chocolat.
Autour de la table, l’excitation et l’insouciance régnaient. François, Christophe et Philippe qui ne s’étaient pas retrouvés ensemble depuis la mort de leur père, quatre ans auparavant, se lançaient des vannes comme au bon vieux temps. Les taquineries fusaient et rebondissaient de l’un à l’autre dans un joyeux ping-pong.

Ils étaient si heureux de se retrouver qu’ils ne remarquèrent pas les efforts que faisait leur mère pour masquer son malaise et rester au diapason de leur gaieté.
Ils lui trouvèrent même bonne mine et se rassurèrent de la voir si pimpante. Elle s’était mise un peu de rouge aux joues et portait autour du cou un foulard de cette couleur tourterelle qui lui allait si bien au teint.
Fabienne n’était pas très à l’aise de se retrouver en étrangère dans ce clan. Elle sentait une réticence, une gêne qui lui faisait croire que la mère de Christophe l’avait jugée et qu’elle ne l’aimait pas.
Ses efforts pour établir une complicité entre femmes dans cette assemblée de garçons tombaient à plat. Et Fabienne devait à chaque fois se cramponner pour tenter de ne pas se voir éjectée du cercle familial.

  •  Matteo aurait bien voulu venir, dit François en parlant de son fils, comme s’il voulait devancer une question de sa mère,… mais il avait son cours de judo… Justement aujourd’hui, comme par hasard… Il m’a chargé de te dire qu’il t’envoyait plein de bisous… C’est que Matteo, il l’aime, sa Mamie chérie.
    La mère n’a rien répondu. Elle a juste hoché la tête en souriant.

  •  Martine aurait bien voulu venir, elle aussi, poursuivit-il… Mais ce n’était pas possible. Le boulot. Tu sais ce que c’est… Ce sera pour la prochaine fois. Elle t’embrasse, elle aussi.

    La mère n’a rien dit. Elle a fait oui de la tête. François croyait encore qu’elle ignorait que son ménage avec Martine avait explosé depuis belle lurette.

    Le repas était maintenant terminé.
    - Philippe, tu fais une infusion ?, demanda la mère.
    Fabienne se leva d’un bond.

  •  Je vais m’en occuper, dit-elle en se précipitant dans la cuisine.
  •  Laisse-moi faire, dit Philippe. Tu ne sais pas où sont rangées les choses. Retourne à ta place. Je m’en occupe.
    De la cuisine, il demanda :
    - Tout le monde prendra une infusion ?

    Ce fut le signal d’un vent de protestations autour de la table.

  •  Ah ! non… Pas de tisane ! Café pour moi !, protesta François.

    Christophe qui venait de se rouler une cigarette se dirigea tout droit vers le placard où étaient rangées les bouteilles d’alcool.

  •  Il reste de la poire, là-dedans ?, dit-il en levant la bouteille vers la lumière pour en vérifier le niveau.

  •  Je boirai dans ton verre, lui lança Fabienne en sortant de son sac un paquet de Marlboro.

  •  Poivrote ! T’as pas honte ?, lui lança François. Tu sais, Christophe, je te vois mal barrée avec elle !

    Fabienne lui répondit par un haussement d’épaule agacé. Christophe fit un geste de menace en direction de François :
    - Dis donc toi, on t’a sonné ? …Tu insultes ma femme ?
    - Ta femme ? Vous êtes mariés, maintenant ?... T’en fais pas, sœurette, s’excusa François, je déconnais. Tu en veux ? Tiens, bois !

    Il arracha la bouteille des mains de Christophe et remplit à ras bord le verre de la fille.
    - Non mais, ça va pas !, hurla-t-elle.

    Fabienne se leva d’un bond et, prenant son verre, elle essaya de reverser l’alcool dans la bouteille. Mais elle s’y prenait mal et plus de la moitié du contenu se retrouva sur la table.
    - Ho ! Tu gâches la marchandise ! Lèche maintenant !, ordonna François en montrant la flaque qui se répandait sur la nappe.

  •   Ouais, c’est ça, dit Fabienne…T’aimerais bien, hein ?, ajouta-t-elle en lui tirant la langue.

    Christophe jeta un regard noir à son frère :

  •  T’es toujours aussi nase, toi !
    Philippe arriva avec un torchon et commença à éponger l’alcool qui gouttait sur le carrelage.
    Comme il retournait vers la cuisine pour faire chauffer l’eau des tisanes, sa mère lui fit signe que ce n’était plus la peine.

  •  Mes enfants, soupira-t-elle en se levant de table, je vous laisse. Je suis trop fatiguée… Je vais me coucher.

  •  Déjà ?, protestèrent-ils… Mais, maman, il est à peine neuf heures !

    Elle répondit par un soupir qui exprimait toute sa lassitude. Et comme ils s’interrogeaient entre eux du regard, surpris de devoir déjà mettre un terme à une soirée qui commençait à peine et qui s’annonçait prometteuse :

  •   Restez !, ordonna la mère… Vous n’allez pas monter vous coucher maintenant. Il est trop tôt… Ne vous en faîtes pas pour moi…
    Philippe posa ses lèvres sur la joue de sa mère :

  •  Va te reposer, lui souffla-t-il à l’oreillle. Je rangerai tout le bazar. Bonne nuit, maman !
    - Bonne nuit, maman ! A demain !, réprirent-ils en chœur, tandis qu’elle traînait des pieds en direction de sa chambre. Fais de beaux rêves !

  •  On promet de ne pas faire trop de bruit, lui lança Fabienne d’une voix aiguë.

  •  Oh ! vous ne me dérangez pas, répondit la mère en poussant la porte de sa chambre.

      Le départ inopiné de leur mère les laissa un instant sans voix. Pour la première fois, les frères eurent le sentiment qu’elle les abandonnait. François vida son verre d’un trait et dans la continuité du geste saisit à nouveau la bouteille d’alcool :

  •  Elle n’a pas l’air si malade que ça... Je me demande pourquoi elle a mis la pression pour qu’on vienne… Tous ces kilomètres...

  •  Un coup de blues, a répliqué Fabienne... C’est parce qu’elle avait envie de vous voir. Les vieux font souvent ça. C’était pour vous faire bouger…

  •  Elle n’a pas voulu nous le montrer, a remarqué Philippe,… mais je la trouve quand même très fatiguée... Elle n’est pas comme d’habitude.

    La remarque de Philippe laissa François dubitatif. Il balaya la pièce du regard. Le lieu ne lui renvoyant aucune promesse de distraction, il maugréa :
    - Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
    Avisant la télécommande, il alluma la télévision. Il se mit à zapper de chaîne en chaîne, mais ne trouva rien d’intéressant à se mettre sous la dent. A force de passer de l’un à l’autre, la bouteille d’alcool fut bientôt liquidée. François et Christophe comparèrent le temps qu’il leur faudrait pour retourner chez eux.

  •   Tu devrais passer par Moulins, a conseillé François… Et prendre la 79 en direction de Mâcon… Avec la BM, je mets quatre heures. Toi, avec ta caisse, il faut bien compter le double, non ?

    Ils se chamaillèrent à propos des performances respectives de leur voiture.
    Christophe avait beau argumenter : sa vieille Renault était à bout de course et ne faisait pas le poids.

  •   Ce qui veut dire que demain soir, il n’y aura plus personne avec elle, a constaté Philippe… Est-ce que vous ne pouvez pas rester un jour ou deux de plus ?
  •   Ho ! Ho ! Parle pour toi, a protesté François… On bosse, nous… On n’est pas des planqués comme toi. Le patron nous attend !

    Christophe se rangea de l’avis de François. Il s’ensuivit une passe d’armes entre les frères aînés où s’exprimaient la rancœur et la jalousie contre la situation privilégiée du benjamin.

  •   Tu es tranquille, toi… Fonctionnaire… Un statut en béton…Trois mois de vacances. Pas de nana... Pas de gosse… La paie qui tombe tous les mois. La belle vie, quoi… Tu peux rester tant que tu veux ici. Il n’y a rien qui t’oblige à rentrer…

    Philippe était d’accord avec eux : s’il le fallait, il pouvait tout à fait rester quelques jours de plus avec leur mère.

  •   De toute façon, tu as toujours été son préféré, a constaté François… Son petit Philippe chéri, il fallait surtout pas y toucher !

  •   Ça c’est bien vrai !, s’est exclamé Christophe… Nous deux, dit-il avec un geste qui les désignait, François et lui, on nous a toujours fait sentir qu’on ne faisait jamais rien de bien…

  •   Oui, quand tu penses qu’ils ne sont même pas venus à mon mariage ! Soi-disant que Martine avait plaqué son bonhomme et son gosse pour moi et que ça ne se faisait pas. Il a fallu attendre combien de temps pour qu’ils acceptent de la recevoir ?

  •   Tu te souviens quand je me suis fait virer du lycée ?, a renchéri Christophe… Tu sais ce que m’a dit papa ?... "Eh bien, mon fils, il ne te reste plus qu’à t’engager dans l’armée !" Texto ! J’avais à peine seize ans !… C’est pour ça que je me suis tiré !

    Sentant que, l’alcool aidant, la situation commençait à déraper, Fabienne s’est interposée.

  •  Arrêtez vos embrouilles, tous les deux… Elle désigna Philippe de la tête. Il n’y est pour rien, lui.

    Un peu plus tard, quand François et Christophe furent partis chercher quelque chose à boire dans la remise, Fabienne se pencha à l’oreille du garçon :
    - C’est vrai ce qu’ils disent ? Pas de petite copine ?... Personne ?

    L’indiscrétion de la fille a mis Philippe mal à l’aise. Il parut troublé et se mit à rougir. Fabienne continuait son inquisition :
    - Tu n’aimes peut-être pas les filles ?...

    Les deux frères furent bientôt de retour. L’un brandissait une bouteille de vin, l’autre un pack de bière. Philippe débarrassa les tasses.
    Ils remplirent les verres et burent un instant en silence. Ils éprouvèrent alors le poids terrible de la solitude (telle que devait la subir leur mère) qui, la nuit, prenait possession de la maison.
    Sous prétexte de prendre l’air, Christophe proposa à Fabienne d’aller contempler le ciel étoilé. Quand ils revinrent, une forte odeur de cannabis et de foutre envahit la pièce.

    En fouillant dans les tiroirs, ils finirent par trouver un vieux jeu de cartes.

  •  Sauvés !, dirent-il en revenant s’asseoir.
    D’autorité, Christophe se mit à distribuer les cartes.

  •  Poker… Five stud… Cinq centimes le jeton… Va chercher la boîte d’allumettes, ordonna-t-il à Fabienne.

    Ils durent insister pour garder Philippe autour de la table. Ils essayèrent de lui expliquer les règles. Mais comme ils parlaient tous en même temps et n’arrêtaient pas de se contredire, on finit par ne plus rien comprendre. Fabienne reprit les choses en main. Elle fit taire les deux autres et se mit à expliquer à Philippe les règles de base en lui parlant comme à un enfant attardé.

    L’équivalent d’une réserve de vingt euros en allumettes fut distribué à chacun. Ils ramassèrent leurs cartes et découvrirent leur jeu. Les visages prirent des mines de conspirateur. La partie pouvait commencer.

    De son lit, la mère entendait Christophe et François se disputer (elle savait qu’ils étaient ivres), le rire de Fabienne qu’elle trouvait déplacé - comme une limace qu’on découvre parmi les feuilles de salade.

    Elle était tellement habituée au silence insondable de ses nuits que les clameurs, les rires et le bruit des chaises sur le carrelage la rassuraient. Tant qu’il y aurait du bruit, il y aurait de la vie.

    Mais quand les éclats de voix s’amplifièrent, elle fut persuadée que c’était, cette fois, contre Philippe qu’ils étaient tous entrain de se liguer.
    Elle se remémora la fois où les deux grands avaient enfermé leur frère (oh ! il n’était pourtant pas vieux. Il avait à peine trois ans !) dans la cave. Quand ils le délivrèrent enfin, l’enfant avait été pris de convulsions à cause de la terreur que lui avait inspiré le fait d’être resté dans le noir sous le regard d’un gros crapaud qui ne bougeait pas.
    - Oh ! les sales gosses ! Ils n’ont pas changé, ces deux-là !
    Elle était si révoltée contre François et Christophe qu’elle était prête à se lever pour leur faire la leçon, comme quand ils étaient gamins.
    N’y tenant plus, elle a fait le geste de sortir du lit pour s’interposer et mettre fin à ce qu’elle croyait être une bagarre dont Philippe serait la victime. La douleur la cloua sur place. Une souffrance fulgurante, comme des barbelés qu’on lui enfoncerait dans le ventre. Elle en perdit le souffle et dut attendre que le mal se calme pour reprendre sa respiration.

    Echouée sur le côté, la mère a essayé d’appeler. Mais sa voix ne lui obéissait plus. Elle était comme dans un cauchemar quand l’horreur est trop forte et que les sons ne veulent pas sortir de votre gorge.

    Peu à peu le calme est revenu. Les bruits de la maison s’éloignèrent jusqu’à laisser place à un léger murmure pareil au bruit du vent dans les herbages. Et le silence s’installa dans la nuit.

    Le maire aura emporté les clefs de la salle des fêtes… Et le couvreur qui ne vient pas ! Il va finir par pleuvoir dans ma chambre…

    La mère se remémora le temps où elle était fiancée avec Joseph. Les vacances d’été qu’ils passaient chez des cousins à la campagne. Tout le monde aidait à la moisson. Dans les champs, en plein soleil, il faisait si chaud ! Comme c’était bon, quand le moment de la pause était venu, de s’asseoir à l’ombre des meules de paille et de boire la frénette glacée à la bouteille qu’on se passait de l’un à l’autre. Et le repas du soir, quand la grande table était installée dans la cour de la ferme… Tous les ouvriers de la batteuse étaient là. Des sacrés loustics, ceux-là ! Mais qu’est-ce qu’ils étaient drôles ! Ils gardaient leur foulard plein de paille et de poussière autour du cou. C’était pour plaire aux filles… On disait qu’ils dormaient avec leur casquette ! Et Joseph, comme il était heureux, ces soirs-là : ça le sortait de ses bouquins. Il avait l’impression de revivre. Et il ne le prenait pas mal quand ils se moquaient de lui en comparant leurs mains calleuses aux siennes… Oh ! Et la fois où ils lui ont fait conduire le tracteur ! Ils m’avaient fait asseoir sur le garde-boue. Joseph ne savait plus comment arrêter. Quand ils ont vu le tracteur zigzaguer sur la route, ils se sont tous mis à courir derrière. Mais le moteur s’était emballé. Ils me faisaient des signes pour que je saute en marche. Mais je me cramponnais au cou de Joseph. Je ne voulais pas le lâcher. Et ça s’est terminé dans la mare aux canards ! Quelle rigolade ! J’étais tellement heureuse !…

    L’aide ménagère a encore oublié de faire les carreaux de la cuisine... Il faudra que je demande à Monsieur Brulot de me livrer du bois. Il n’y en aura pas assez pour l’hiver…

    Elle se voit maintenant sur scène, l’année de ses six ans, participant au spectacle de la kermesse de l’école. Elles sont une dizaine de petites filles comme elle, déguisées en souris grises qui avancent en ribambelle. Aurélien conduit le cortège. Il porte un chapeau tyrolien garni d’une plume de faisan. Aurélien, c’est le frère ainé de Laurence Mercier. Il est dans la classe des grands. Comme il prenait des leçons de violon, on lui a demandé de jouer le rôle du musicien dans le spectacle des petits. Aurélien est son grand amour secret. Jamais elle n’aurait osé l’approcher dans la cour de récréation quand il discutait avec ses copains.

    Sur la scène, elles le suivent à petits pas précipités, les mains posées sur les épaules de celle qui précède, en faisant bien attention de ne pas les lâcher et de garder la mesure.
    Et c’est rigolo comme il marche, Aurélien ! Tout en raclant les cordes de son instrument, il avance en levant ses jambes très haut, jetant exagérément son pied en avant, développant avec lenteur des enjambées démesurées. Il entraîne sa troupe faire deux tours de piste avant de se diriger vers les coulisses qui s’ouvrent devant elle comme une grand bouche noire. Elle sait que c’est à la mort que le violoniste les conduit. Mais la musique est hypnotique et elle est si heureuse de suivre Aurélien !

    Comme le rideau se ferme et qu’elle avance vers les ténèbres, une clarté aveuglante déchire l’obscurité comme un projecteur qu’on lui aurait allumé en pleine figure.

    La sourde angoisse qui la tenaillait s’évapore. Un bonheur tel qu’elle n’en avait jamais connu de sa vie l’enveloppe d’une chaude lumière et la précipite dans un souffle au cœur de la douce incandescence du néant.

    Au petit matin, ceux qui devaient s’en retourner (François, Christophe, Fabienne) partirent comme des voleurs. Ils ne voulurent pas réveiller leur mère.

  •   On lui téléphonera en arrivant, promirent-ils avant de démarrer.

    Resté seul, Philippe fit quelques pas dans le jardin abandonné en attendant que le jour se lève.
    De retour dans la maison vide, comme il avait déjà éprouvé le poids du silence de la nuit, il prit conscience cette fois de celui de la solitude du jour qui commence et qui sera long.

    A sept heures, il sortit l’antique vélo de la remise. L’engin grinçait de partout comme s’il était perclus de rhumatismes.
    Au bourg, Philippe acheta du pain et le journal.
    Au retour, à l’approche de la maison, il s’inquiéta de voir que les volets de la chambre étaient encore fermés. Sa mère n’était toujours pas levée.
    La situation n’était pas normale : ce n’était pas la femme à traîner au lit le matin.

    Le cœur battant, Philippe poussa doucement la porte de la chambre qui se mit à crier épouvantablement sur ses gonds. Il craignit un instant de l’avoir réveillée. Mais rien ne bougea dans l’obscurité de la pièce.
    A pas de loup, il s’approcha du chevet. Il distingua une masse qui gisait au milieu du lit, immobile, sans vie.
    Pris de panique, Philippe implora :
    - Maman ! Maman !

    Et comme, au comble du désespoir, il commençait à comprendre que l’irrémédiable s’était produit, quelque chose, à peine un frémissement, se manifesta dans le lit.

    Dans un souffle si ténu qu’il crut avoir rêvé, il entendit la voix de sa mère lui chuchoter à l’oreille une ultime confidence :
    - Je m’habitue...


    Ils étaient encore en route quand Philippe annonça à ses frères la mauvaise nouvelle.


  • © Jean Plasmans. 2014

     
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