L'Etre: revue d'art et de lettres modernes
Accueil > Récit > Récit
Zelda
par 
Présentation de l'auteur Walter Ruhlmann
«

Walter Ruhlmann est né en 1974 à Caen. Il vit au Mans et enseigne l’anglais.
Il a vécu en Grande-Bretagne de 1995 à 1997 entre deux périodes universitaires.
Il a commencé à éditer une petite revue de littérature depuis Cirencester, Grande-Bretagne, qui a été publiée jusqu’en 2000.
Elle est devenue à partir de 2002 une revue en ligne mgversion2>datura à l’adresse http://mgversion2.free.fr.
Walter Ruhlmann a publié quelques recueils de poésie et continue d’écrire de la poésie – publiée en ligne ou en revue – en français comme en anglais, et des nouvelles.

»
 
1 page | 353 lecteurs
Temps de lecture
Temps de lecture: 6-10 minutes
  |   Diminuer la taille des caractères Augmenter la taille des caractères      |   | 
Plus d'informations sur Zelda 
Au début, c’est toujours pareil. On sait où on va. On sait que les choses vont se passer comme on s’y attend. Et puis, au bout d’un moment, ça dérape. On ne contrôle plus rien. Les choses nous échappent.

Nous sommes dans la mansarde.
La pièce est plutôt propre. Zelda fait le ménage tous les soirs. Tout en douceur. Très calmement. Elle est habituée à ne pas faire de bruit. À ne pas se faire remarquer. Il ne faut pas se faire remarquer.
C’est dangereux. C’est très risqué. Ça pourrait être fatal.
Depuis qu’ils ont emmené les voisins, depuis que ses propres parents ont disparu, elle est discrète.
Ils avaient disparu pour elle depuis plus longtemps encore, mais elle a eu du mal à se faire à leur réelle abduction.
Alors Zelda se cache sous un tablier de soubrette. Elle fait le ménage, elle lave la vaisselle, elle lave le linge, elle sert à table, elle habille Madame, elle joue avec Pauline, la fille, un peu moins avec Julien, le fils, plus âgé, moins joueur, plus renfrogné, moins enjoué…

Madame. Cette femme la fascine, elle aimerait lui ressembler, mais comment cela pourrait-il être possible ?
Le grand appartement est clair et situé en plein cœur de la capitale.
La capitale, les nazis l’occupent depuis deux ans. La vie est difficile. Les denrées se font rares. Et pourtant, Monsieur, Madame et les enfants ont toujours de la viande au repas du soir.
Elle aimerait bien manger de la viande de temps en temps.

Je l’imagine le soir, dans son lit. Elle essaie de se souvenir du goût de la viande. Elle n’a pas dû en manger depuis au moins trois ou quatre ans.
Depuis qu’elle a quitté son foyer, depuis que son père, le vieux fourreur Rissenstein, l’a chassée.
Elle était devenue trop libre et trop libertine.

Elle sait que Madame la regarde se déshabiller parfois.
Madame est russe. Madame est issue de l’aristocratie. De la Russie blanche. Celle qui a fui devant les rouges. Celle des tsars et des princes criminels.
Madame s’appelle Cassandre. Monsieur Arthur.
Zelda Rissenstein travaille chez les Faubert. À Paris. En 1942.

C’est donc la guerre partout en Europe. Les camps de concentration. Les maquisards. Les prisonniers. Les bons d’approvisionnement. Les enfants qui vont pieds nus dans les rues. Les couleurs grises d’une ville qui se cherche. On s’y dit tellement heureux. Mais l’est-on vraiment ? L’occupant est là, trop souvent, trop présent, il ne semble pas vouloir lâcher prise.

Des gens disparaissent. Des gens dont on ne veut pas sur le sol français. Des gens dont le régime en place veut se débarrasser. Les collaborateurs au régime nazi échangent des gens contre des prisonniers de guerre. On envoie les indésirables, on récupère les fils de la patrie. Les familles retrouvent un père, un frère, un fils, c’est beau, c’est rassurant. Le père tranquille veille au bien être de ses citoyens. C’est vraiment très bien. Et puis ceux contre qui on troque les prisonniers, on s’en moque, ils ne sont rien, on n’en veut pas chez nous, c’est de la raclure, de l’ordure, des voleurs, des menteurs, des gens dont on se méfie.

Regardez-les, leur nez, leurs yeux, leur front bas, leur menton en pointe, ce noir dont ils se revêtent. Quelle horreur !
L’état a bien fait de les négliger, de supprimer leurs postes, de les mettre ailleurs, de leur interdire d’être français.
Où les envoie-t-on ? On s’en moque, ils disparaissent, c’est déjà ça ! Et nous récupérons nos enfants chéris.

Zelda entend tout ça lorsqu’elle va faire le marché, lorsqu’elle va chercher des cigarettes pour Monsieur, quand elle a besoin de poster une lettre.

Et pourtant elle sait qu’elle ne devrait pas sortir autant. Elle risque sa vie à chaque fois qu’elle met un pied dehors.
Où vont-ils ? Zelda le sait bien. Madame le lui a dit : « Zelda, mon enfant, n’essayez pas de sortir, ne vous rebellez pas contre nous, vous êtes bien avec nous. Savez-vous seulement ce qu’ils font des gens comme vous ? Ils les font travailler jusqu’à épuisement. Ils pratiquent des expériences sur eux. Et les autres ils les tuent et ils les brûlent.

Comment Madame peut-elle savoir tout ça ? Cassandre. La pythie. Mais comment croire des choses pareilles.

Arthur est venu dans la chambre de Zelda la nuit dernière. Il n’a fait que l’écouter dormir. Mais pendant qu’il l’épiait, il a trouvé sur le chevet près du lit un flacon de parfum qu’il avait l’habitude de voir rangé parmi les affaires de toilette de Cassandre.
Il sait maintenant ce dont il s’est toujours douté : cette fille est une voleuse, sa beauté l’a ravi, elle n’aura pas fait que lui voler son cœur et tous ses esprits.
Mais il ne dira rien, Cassandre n’a pas eu l’air de se plaindre de la disparition de cette petite bouteille de parfum.

Le lendemain soir, Monsieur rentre tard. Cassandre est seule dans son lit. Les enfants dorment.
La cloche sonne dans la mansarde et Zelda descend pour se présenter devant Madame.
Cassandre la reçoit en peignoir. Elle est nue sous ce léger morceau de tissu.
Entrouvert, il laisse apparaître les jambes délicates et blanches de Cassandre.

  •  Retournez chez vous mon enfant, retournez chez vous.
    Zelda remonte le petit escalier. Elle s’en retourne dans la mansarde ténébreuse, où seule la faible lueur d’une bougie l’aide à se repérer dans le noir.

    Madame entre dans la mansarde. Elle est toujours vêtue de son peignoir de satin mais cette fois, il est largement ouvert.
    Elle déshabille lentement sa bonne et glisse sa main sous la culotte de coton gris.
    Zelda reconnaît là des sensations longtemps disparues.
    La main de Cassandre va rejoindre celles de Zelda qui sont posées sur sa poitrine et caressent les tétons érigés vers le ciel gris de Paris, vers le plafond jauni de la mansarde ténébreuse.

    Monsieur est rentré, mais elles ne l’entendent pas.
    Monsieur n’avait qu’une idée en tête. Sortir de ce froid glacial, monter voir la petite Zelda pour lui tenir compagnie un morceau de nuit, se réchauffer auprès d’elle, oublier l’horreur.
    Dans l’entrebâillement de la porte, il aperçoit sa femme, entièrement nue, la tête posée entre les cuisses de la soubrette. Il regarde, voyeur inconscient. Zelda a senti sa présence. Mais elle ne dit rien, elle se laisse brûler par le feu.
    A quoi d’autre pense-t-elle ? A ses parents ? A ce qui leur est arrivé ? Au plaisir disparu ? Au plaisir retrouvé sous la langue experte de Cassandre.
    Elle jouit.
    Arthur les a laissées à leur abandon ; il est redescendu. Il a décroché le téléphone. Dans une minute, la vie va basculer dans l’horreur.
    Lui-même n’en sortira pas indemne.
    Une heure plus tard, ou peut-être a-t-il fallu moins de temps, la Gestapo est dans l’appartement et deux agents gravissent l’escalier qui les mène à la mansarde où Cassandre et Zelda se sont endormies.
    Elles sont réveillées brutalement par des mains de tôles qui entaillent leurs corps fragiles.

    Lorsque les agents ressortent, emportant avec eux les deux femmes, Arthur pense à son frère Armand. Armand est loin aujourd’hui. De l’autre côté de l’Atlantique.
    Il ne sait pas encore que demain, lui aussi ira rejoindre les deux femmes dans les bureaux de la police secrète.

    L’avenir sera brutal pour eux trois.
    L’année 1942 se refermera bientôt mais trois longues années vont suivre.
    Lorsque le souvenir de Zelda ne sera plus aussi brûlant dans sa mémoire, Arthur sera en route pour rejoindre Armand et tenter d’oublier totalement le passé.
    Cassandre aura été rejoindre d’autres lieux de bannissement dans l’enfer sibérien.
    Zelda sera morte depuis longtemps. Je l’ai aidée à mettre au monde l’enfant qu’elle attendait sans le savoir.
    Tous les deux sont morts dans mes bras emportés par la fatigue, la faim et le froid.


  • Du même auteur
    Oxydations
    Siam
    Squalea
    L'Etre | Début de page