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Le lundi au soleil

LUSO

Embauché dans une agence de communication, un jeune homme peine à concilier les obligations de sa vie professionnelle et sa soif de liberté.

 

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En fait, ce que je ne supporte pas, ce que je n’ai jamais supporté, c’est la coercition du corps.C’est parce que je sentais qu’Odette finirait par me quitter que j’ai accepté ce travail chez SoftAge, une start-up américaine qui se flatte –d’après le discours du père fondateur, un quadragénaire cocaïnomane à l’allure de catcheur- de devenir le Microsoft du nouveau millénaire.Odette ne m’aimait plus. Il y avait des signes qui ne trompaient pas: son indifférence, son absence de désir, sa façon de me regarder quand je lui parlais (son regard las me traversait pour se perdre au-delà de moi, comme si j’avais été un bonhomme de verre), l’habitude qu’elle avait prise de se réfugier dans la cuisine et d’avaler des verres de vin rouge en préparant sans enthousiasme un repas expéditif.A peine rentrée du travail, elle se jetait dans le premier fauteuil, sans même enlever son manteau. Les jambes allongées, talons au sol, avant-bras posés sur les accoudoirs, elle sanglotait en silence. Elle m’envoyait paître dès que je faisais mine de m’approcher d’elle pour la questionner. Et si elle ne revenait pas ? me demandais-je, le soir, penché sur le rebord de la fenêtre, guettant son retour. Allons ! Elle n’aurait pas planté tous ces géraniums!, me disais-je naïvement, pour essayer de me rassurer.Odette s’éloignait de moi. Avait-elle jamais cru, pendant nos trois années de mariage, que je pourrais un jour nous faire vivre avec les pièces de théâtre que j’écrivais et dont personne jusqu’ici n’avait voulu?Voilà bien longtemps qu’Odette ne s’intéressait plus à mes travaux d’écriture. Au début de notre rencontre, j’avais confiance en son jugement et je lui faisais lire tout ce que j’écrivais.Mais son silence énigmatique en réponse à sa lecture me rendait si perplexe que je n’osais plus lui demander son avis. Parfois, elle soupçonnait derrière un personnage féminin de la fiction une aventure autobiographique que j’aurais eue avec telle ou telle connaissance de notre environnement proche ou lointain. Sa jalousie, ses soupçons l’emportaient alors sur tout jugement qu’elle pouvait porter sur ma production. Et ses critiques déplacées me décourageaient tellement que j’avais préféré ne plus jamais lui soumettre ce que j’écrivais. Vite lassée de notre vie d’étudiants sans le sou, plus lucide que je ne l’étais sur mon talent et mes chances de réussite, elle finit par passer avec succès un concours pour un emploi subalterne dans quelque poussiéreuse administration.La carrière d’Odette fut rapide. On lui offrit très vite un poste à responsabilité qui l’amenait à courir les congrès aux quatre coins de la terre et à fréquenter des sommités du monde universitaire, médical ou politique qui l’appelaient le soir tard sur son téléphone portable. Elle avait pris l’habitude de s’enfermer dans la salle de bains pour poursuivre à mi-voix des conversations interminables.Cet été, pendant nos vacances en Espagne, nous fûmes invités quelques jours chez ce professeur d\'université qu\'elle avait rencontré dans le cadre d\'une mission européenne et avec qui elle avait eu cet hiver de longues discussions téléphoniques.Le dernier soir de nos vacances, avant de revenir en France, nous étions tous réunis dans le patio pour un repas d’adieu. 
Le professeur était assis en jeune patriarche au bout de la table, ayant à ses côtés toute la maisonnée à laquelle s’étaient joints des couples d\'amis dont on soupçonnait les histoires d’adultère.