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Librement inspiré d’une nouvelle de James Joyce parue en France sous le titre "Un petit nuage" (Dubliners, 1914), ce texte est le récit des frustrations professionnelles d’Hugues Chandelier et de leur répercussion sur sa vie familiale.

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C'est son voisin, un ancien militaire proche de la retraite et qu'on avait recasé en attendant au bureau de communication des pompiers de Paris, qui avait conseillé à Hugues Chandelier de proposer ses services à cette école de création graphique. Ils avaient fait connaissance en promenant leur chien. 
Chaque dimanche soir, entre neuf et dix, à l'heure où les téléviseurs flamboyaient à plein tube dans les appartements, ils se retrouvaient tous les quatre - Hugues Chandelier et son teckel, le voisin et son groenendael- au bas de l'immeuble, pour laisser les animaux folâtrer sans laisse dans les rues désertes du quartier.

- A l'époque, mais vous aviez des généraux qui n'avaient pas vingt-sept ans!… A quarante, vous étiez un vieillard!…

Les guerres napoléoniennes et l'histoire secrète de l'Union Soviétique: l'ancien militaire était incollable là-dessus. Et sa conversation n'était entrecoupée que par le rappel des chiens et les critiques acides soufflées sur le ton de la confidence contre la gardienne de leur immeuble.On évitait généralement toute allusion à la vie privée. Mais quand le voisin lui avait proposé de faire avec lui une commande groupée pour profiter d'une offre de son comité d'entreprise sur des caisses de vin à prix cassés, Hugues Chandelier avait fini par lui avouer qu'il n'avait plus de travail, que son contrat au service de la documentation technique du Ministère de l'Equipement ne serait pas renouvelé et qu'il venait juste de l'apprendre par une lettre lapidaire signée d'un gribouillis indéchiffrable.

De nouveau, il allait devoir prendre son bâton de pèlerin, tirer les sonnettes dans l'espoir de trouver suffisamment d'activité pour faire face au loyer, aux mensualités du plan d'épargne-logement, aux factures de téléphone, d'électricité, d'eau… Le salaire d'Agnès, sa jeune épouse, ne suffirait pas. Et il ne lui avait encore rien dit.
Le voisin embarrassé lui avait donné l'adresse de cette école qui proposait au service où il travaillait des stagiaires pour l'été et qui cherchait souvent des vacataires pour assurer les cours.
Quelques jours après avoir envoyé par mail sa candidature à l'école de création graphique, une agréable voix féminine laissait sur la boîte vocale d'Hugues Chandelier un message qui lui fixait rendez-vous pour ce lundi de juillet.Les locaux de cet établissement privé occupaient le premier étage d'un immeuble récent, situé aux abords du port autonome de Paris.Hugues Chandelier était en avance comme d' habitude. D'au moins vingt bonnes minutes. C'est que dans les grands groupes industriels et les administrations où il avait travaillé jusque-là, enchaînant vaille que vaille les vacations et les contrats à durée déterminée, on ne plaisantait pas avec la ponctualité. Surtout pour un premier rendezvous.Le moindre retard pouvait être rédhibitoire. Lorsqu'il se présenta à l'accueil, il n'y avait rien d'autre qu'un téléphone qui sonnait dans le vide. 
Et ce n'est qu'après de longues minutes d'appels désespérés qu'une jeune fille arriva enfin et se précipita pour décrocher.Hugues Chandelier n'entendait rien de la conversation téléphonique. Mais à l'excitation de la standardiste qui, les coudes sur le bureau, tortillait des fesses en gloussant, il se dit qu'il ne devait pas s'agir d'une demande de renseignement sur la pédagogie pratiquée dans l'établissement.
- Ouahh! trop cool!, lançait-elle régulièrement dans l'appareil.