Une passion saisonnière Agrandir l'image

Une passion saisonnière

PASA

Pour conquérir le cœur de Sophie, un collègue enamouré échafaude un stratagème qui finit par trop bien réussir.

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C'est quand je me suis rendu compte à quel point je lui étais indifférent que je suis tombé amoureux de Sophie. Ce jour-là, avril nous avait accueilli avec un sourire matinal qui ne tiendrait pas ses promesses. Plus tard dans la journée, les giboulées de neige fondue rinceraient avec rage un printemps qui hésitait à montrer le bout de son nez.
Notre service rédigeait des notes pour les commissions techniques de la Ville. Nous n'avions pas grand chose à faire. Nos chefs étaient toujours par monts et par vaux, en réunion à la mairie ou en déplacement. Ils passaient parfois en coup de vent, expédiant les affaires courantes, ne restant jamais plus qu'il ne fallait, comme si notre médiocrité était contagieuse.

Ce midi, nous étions attablés tous les cinq dans la pièce qui portait abusivement (le réfrigérateur y côtoyait la photocopieuse) le nom de cantine. Il y avait là Patrick, notre fringant juriste, Madame Scombart, la comptable, Merleau, un vieux de la vieille qui finissait d'engranger les ultimes trimestres qui lui manquaient pour toucher sa retraite plein pot, Sophie, la nouvelle secrétaire, et moi, rédacteur. Sophie était arrivée la veille dans notre service. C'était la première fois qu'elle déjeunait avec nous.Le repas se déroulait dans la bonne humeur. J'étais assis à gauche de Sophie, Patrick était en face d'elle. Comme toujours, les allusions à demi-mots, les vacheries, les commérages et les potins allaient bon train autour de la table. Seuls les initiés pouvaient comprendre. De temps en temps, l'un de nous décryptait pour Sophie le sel de telle ou telle plaisanterie, ce qui donnait lieu à d'autres rebondissements d'hilarité.

L'arrivée de Sophie apportait un peu de fraîcheur dans notre compagnie. C'était une grande fille qui exagérait encore le côté élancé de sa silhouette en portant des talons hauts, des pantalons droits à fines rayures, des vestes cintrées. Ses cheveux roux étaient rassemblés au-dessus de sa tête et retombaient en longues mèches pointues de chaque côté de son visage. Elle avait le teint diaphane d'une nonne. Des lunettes à fines montures de métal n'enlaidissaient pas son visage. 
Derrière les verres, ses yeux étaient lourdement maquillés. Tandis qu'elle posait sa fourchette, je remarquai l'extrême finesse de son poignet.Elle n'était pas extraordinairement belle mais, par les artifices qu'elle savait mettre en oeuvre pour exploiter ce qu'elle devait considérer comme ses défauts physiques, elle avait su se créer une personnalité mystérieuse, attirante par ce qu'elle cherchait à dissimuler. Ce qui me fascina tout de suite en elle, c'était son éloignement. Et je ne pouvais m'empêcher de l'observer à la dérobée en me demandant: Comment pourrais-je combler la distance jusqu'à elle? 
Alors que Merleau racontait une nouvelle fois comment il fut chargé de raccompagner à son domicile le responsable de service qui avait juré en arrivant d'avoir sa peau et qui venait d'être renvoyé comme un malpropre -une histoire qui s'était passée vingt ans auparavant et dont l'évocation le faisait toujours autant jubiler-, je surpris une conversation qui montrait qu'une connivence s'était déjà installée entre Sophie et Patrick.
C'était comme un îlot d'intimité dans le brouhaha de la salle.

- Tu as quel âge?, lui demandait-elle.
- Vingt-quatre…

- Je t'aurais donné plus… Et moi, combien tu me donnes?