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Dans l'album des Miller

ALMI

"N’importe qui dans la rue peut venir vous prendre en photo comme bon lui chante, sans rien demander et s’approprier ainsi un morceau de vous-même ! ... Tous ces regards posés sur vous comme autant de crachats au visage…"

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Qu’est-ce qu’il avait à crier, le gros bonhomme? Le métro arrivait à la station Filles du calvaire quand sa voix stridente avait fait sursauter toute la rame. Martine avait d'abord cherché des yeux où se cachait la petite fille qui manifestait si fort son chagrin. Mais, debout à l'entrée du wagon, en guise de fillette, c’était cet homme corpulent qui pleurait, tournait sur lui-même, allait et venait les bras ballants entre les banquettes, scrutant le sol, fouillant dans ses poches, plongeant les mains dans la sacoche de cuir qui pendait à son épaule.Comment un filet de voix si aiguë pouvait-il sortir d'une telle masse de chair ? Quel âge avaitil,cet homme? Entre vingt et trente ans. Difficile de donner un âge précis aux gens obèses. Ils ont généralement l’air plus jeune qu’ils ne sont. Les très maigres, eux, font souvent plus vieux. Celui-là, on aurait dit un petit garçon diabétique qu’une maman trop âgée aurait habillé à l’ancienne mode, avec les vêtements d’une génération d’avant: costume, cravate, loden et chapeau.

Le désespoir de l’homme allait crescendo, faisant place maintenant à une panique incontrôlée qui finissait par inquiéter les voyageurs. On lui avait volé son portefeuille. 

Quand il n’y eut plus de doute et qu’il fallut se rendre à l’évidence, le gros garçon s’effondra sur le coin d’une banquette, le corps secoué de soubresauts, poussant des lamentations où la rage se mêlait à la détresse. 
La sonnerie annonçant la fermeture des portes retentit. Et on allait repartir, embarquant
jusqu’à la prochaine station cet homme qui gémissait comme un enfant parce qu’on venait de lui voler son portefeuille.
Au moment où les moteurs de la motrice reprenaient leur souffle et commençaient à gronder,
un passager à l'allure sportive, blouson et baskets, se leva soudain de sa place, tira le signal d'alarme et, forçant les portes qui se refermaient, se jeta hors de la rame. Martine le vit s’enfuir en courant dans les couloirs du métro.

C'est toujours quand les portes coulissantes vont se rejoindre, juste avant le claquement du verrouillage, qu’un ultime retardataire hors d’haleine arrive in extremis à se jeter dans votre wagon. Quelques stations avant l’incident, à Strasbourg-Saint-Denis, un jeune homme efflanqué à l’air gitan avait ainsi surgi dans la rame. Il traînait derrière lui un amplificateur monté sur roulettes et rafistolé à la diable. Un gobelet de carton cabossé faisant office de sébile était fixé au dispositif à l’aide d’un ruban adhésif crasseux.
Quand le métro avait quitté la station, le nouveau venu avait allumé son appareil. Un boumboum de boîte à rythme avait envahi le wagon. 
Après quelques mots incompréhensibles lancés à la ronde avec l’accent d’un pays de l’Est, le garçon s’était mis à exécuter des mouvements de gymnastique en s'agrippant à la barre verticale. Il avait enchaîné roulades et cabrioles sous le regard des voyageurs. Puis, soudain lassé de son numéro, il était allé se jeter, après une dernière pirouette, sur un strapontin. Il était resté là sans bouger, la tête à la renverse, jambes écartées, s’étirant de toute la longueur de ses bras.
C'est seulement à ce moment-là que Martine avait senti une présence derrière elle. Une jeune fille (quatorze ans, pas plus) vêtue d'un polo blanc immaculé (un morceau de l’étiquette du magasin était encore accroché derrière le col) et portant un pantalon au motif camouflage avait glissé furtivement derrière elle. Elle avait rejoint le jeune acrobate et s’était assise sur ses genoux. Sans se soucier du regard des voyageurs, les deux adolescents s’étaient caressés et embrassés à pleine bouche au son de la boîte à rythme. Ils semblaient heureux, insouciants, libres et seuls au monde.